Mois : juin 2011

[Les grands textes] De l’assistance au commerce international

Article publié dans Politique étrangère volume 25, n°4, paru en 1960 – Alors que prennent fin les empires coloniaux, le diplomate René Servoise trace les perspectives des rapports entre les nouveaux Etats décolonisés et les pays industrialisés pour la décennie 1960. Il appelle à une meilleure concertation entre les bailleurs d’aide internationale et à la consolidation d’instances réunissant donateurs et bénéficiaires. Sur le long terme, l’auteur souligne le risque que le développement des pays du Sud, et leur concurrence avec le Nord, ne les conduise à rejoindre le bloc communiste ou à adopter des régimes totalitaires, à l’instar du Japon trente ans plus tôt. Enfin, il enjoint aux élites occidentales de se saisir de cet enjeu majeur des rivalités Est/Ouest. Si le contexte est aujourd’hui radicalement différent, les relations économiques entre l’Occident et le reste du monde continuent bien d’osciller entre concertation et concurrence.

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La période d’après guerre prend fin aux environs de 1960. Le monde a pansé ses blessures ; avec le temps, les animosités s’estompent entre anciens adversaires, les économies repartent, prospères.

Comment aborder la décennie 1960-1970 ? Les problèmes qui furent à l’origine du précédent conflit sont oubliés, d’autres surgissent. C’est la rencontre de deux moments : la fin des empires coloniaux et la fin de la prépondérance américaine.

Le phénomène colonial a-t-il été une exploitation des peuples ou, plus simplement, une phase de la mise en valeur de la planète, les pays occidentaux ne trouvant pas en face d’eux des partenaires avec lesquels ils eussent pu commercer ? Le fait colonial se transformant, permet aux colonisés d’hier de déboucher sur des niveaux de vie supérieurs grâce à la maîtrise des techniques occidentales : c’est vraisemblablement ce que l’histoire retiendra.

Cependant, le thème de la lutte des classes à l’intérieur d’une nation a été habilement transposé sur le plan mondial et les cadres de l’analyse marxiste sont offerts aux peuples souhaitant s’affranchir de leur situation coloniale. Ces thèses permettent aujourd’hui à M. Khrouchtchev, au cours de voyages éclairs, d’évoquer la « dette » contractée par les nations occidentales vis-à-vis des peuples sous-développés, l’enrichissement des premiers étant la cause du sous-développement des seconds.

Quel que soit le jugement de valeur porté sur l’ère coloniale, son déclin est un fait, et avec la naissance de nouveaux Etats, apparaissent des problèmes nombreux et complexes. Comment organiser l’économie de ce nouveau monde ? Sur quelles bases établir les relations entre les pays industrialisés et ceux qui (bien qu’indépendants) demeurent sous-développés ? La disparition d’un cadre et de circuits économiques n’a pas pour autant créé un nouvel ordre ; et, tandis que ces dernières années ont vu s’effectuer la décolonisation — tâche négative —, un problème positif, l’édification d’un monde neuf se pose aux générations actuelles. En outre, l’époque coloniale se termine au moment où prend fin le leadership des Etats-Unis. La disparition du monopole de fait exercé par les Etats-Unis dans le monde occidental depuis 1945 et la réapparition des nations européennes changent les données du problème.

L’année 1960 voit en effet se clore la période où les Etats-Unis, nouvel Atlas, supportaient à eux seuls l’économie du monde libre. Un nouveau pôle de développement, l’Europe, réaffirme sa puissance au moment même où les Etats-Unis découvrent que le « dollar gap » peut désigner le déficit de leur propre balance des comptes. De 1951 à 1957, le solde positif américain en marchandises et en services a été compensé par des dons et prêts du gouvernement. Mais, dès 1958 la situation est inversée et les années 1958-1959 voient un déficit global de sept milliards de dollars et des sorties d’or correspondant à la moitié de cette somme.

La réapparition de l’Europe occidentale et du Japon comme partenaires et concurrents économiques est due en grande partie à la hardiesse de vues et à la générosité des Etats-Unis. Si la période 1918-1933 a été radicalement différente dé celle que nous avons vécue au lendemain de la 2e guerre mondiale, nous le devons au Plan Marshall. Ce plan a permis à l’Europe de se rééquiper et les niveaux de vie dont jouissent aujourd’hui les Européens ont pour origine le discours du général à Harvard en 1947.

Dès lors, devant une telle réussite, au moment où le fardeau de l’aide au tiers monde devient pesant aux Etats-Unis, pourquoi ne pas tenir ce raisonnement : ce que les Etats-Unis ont accompli pour l’Europe et le Japon, l’Occident (et le Japon) doivent aujourd’hui le faire pour le monde durant les années 1960-1970. L’optimisme aidant, l’on espère ainsi résoudre le problème du sous-développement et d’une pierre faire deux coups : trouver également une parade au défi soviétique inscrit dans le cadre de la « coexistence compétitive ».

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[Revue des livres] Le Mystère de Gaulle. Son choix pour l’Algérie (B. Stora)

Article issu de Politique Etrangère volume 75, n°1, paru au printemps 2010, portant sur l’ouvrage Le Mystère de Gaulle, Son choix pour l’Algérie, de Benjamin Stora (Paris, Robert Laffont, 2009, 270 pages). L’article qui suit a été rédigé par Pierre Vermeren, Maître de conférences en histoire du Maghreb contemporain à l’université de Paris I-Panthéon Sorbonne.

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Après une décennie consacrée aux exactions policières, militaires et judiciaires de la guerre d’Algérie, Le Mystère de Gaulle signe un retour à l’histoire politique du conflit. La riche bibliographie écarte la nouvelle école historique pour se focaliser sur les analyses politiques du conflit, et sur une impressionnante série de témoignages, qui constituent les archives primaires de l’ouvrage. L’auteur, passionné par la politique, n’a jamais quitté ce terrain de prédilection, comme en témoignent les sujets de thèses de ses doctorats. Mais dans ses travaux personnels, il s’était jusqu’alors consacré à deux axes particuliers, la constitution et le devenir du nationalisme algérien, et l’héritage mémoriel de la guerre d’Algérie.

Benjamin Stora s’attaque ici à l’acteur central, côté français, de la guerre d’Algérie, l’homme qui a suscité autant de haine que de vénération dans sa conduite du désengagement français : de Gaulle. Revenu au pouvoir du fait de cette guerre interminable, porté à la présidence de la République pour sauvegarder l’Algérie française, il devient l’acteur central de sa décolonisation. Dans cet essai court mais dense, l’auteur ne cache pas son admiration pour l’orfèvre d’une brillante stratégie politique, et pour sa qualité de tacticien hors pair. Du militaire au politique, la différence n’est ici pas de nature.

De la part d’un historien qui a vécu à 12 ans l’exode « pied-noir » de l’été 1962, avant de se lancer avec fougue dans l’aventure du trotskisme révolutionnaire, puis d’entrer dans la carrière universitaire sur les pas de Charles Robert Ageron, l’hommage n’est pas mince ! À la lecture de l’ouvrage, cette contradiction apparente s’éclaircit quand l’auteur, fidèle à ses écrits sur Messali Hadj et Ferhat Abbas, place la complexité humaine et l’expérience du Grand Homme au coeur de l’Histoire. Ici s’éclaire le discret hommage à la deuxième gauche, et les critiques des adeptes de l’histoire des masses, qu’ils soient marxistes ou nationaux/tiers-mondistes. Pour B. Stora, ce n’est pas une ruse de l’Histoire qui fait de l’homme du 13 mai l’acteur de la séparation d’avec l’Algérie, mais son intelligence des rapports de force, et son sens de l’Histoire. Le Grand Homme (même si l’auteur n’emploie pas cette expression) voit manifestement plus loin et plus vite que ses contemporains.

Cette réhabilitation du politique, à travers le volontarisme d’un homme et sa capacité d’entraînement, situe son auteur dans la première des deux écoles de l’histoire coloniale définies par Daniel Rivet en 1992 : l’une privilégie les hommes et leurs actes, quand la seconde s’intéresse aux structures et aux masses. Cet ouvrage apparaît à cet égard comme le point de fuite dans l’oeuvre de l’historien. Après avoir exploré les « tenants » nationalistes de cette guerre, et ses « aboutissants » mémoriels, il nous ramène au coeur du conflit qui a focalisé durant trois décennies son travail universitaire d’élucidation.

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