Mois : juin 2012 Page 3 of 4

L’Europe et ses populations excédentaires

Cet article a été publié pour la première fois dans Politique étrangère, n° 2/1954, avant d’être republié dans le numéro du 70e anniversaire de la revue (n° 4/2006).

Robert Rochefort (1911-2005) fut directeur de cabinet de Robert Schuman, à la présidence du Conseil (1947-1948) puis au ministère des Affaires étrangères (1948-1953). Il a participé à la création du Haut commissariat aux réfugiés (HCR) en 1951 et a représenté la France auprès de l’Organisation des Nations unies (ONU). Écrit trois ans après la résolution de Bruxelles, fondatrice de l’ancêtre de l’Organisation internationale pour les migrations (OIM), cet article analyse dans les termes de l’époque les problématiques démographiques de l’après-guerre, notamment le cas des millions de personnes dont l’Europe, détruite par le conflit, semble ne plus pouvoir assurer la survie.

Lorsque les dix-huit gouvernements représentés à Bruxelles en novembre et décembre 1951 à l’hôtel Atlanta adoptèrent la résolution qui porte le nom de la capitale belge et créèrent l’organisation alors nommée Comité intergouvernemental provisoire pour les mouvements migratoires d’Europe, un acte important, sous une apparence modeste, venait d’être fait dans un domaine jusqu’alors trop négligé. Le problème des populations excédentaires de l’Europe — problème qui, entre les deux guerres, avait joué si puissamment contre la paix, puisqu’il avait servi de base à la théorie de l’espace vital et de prétexte à une politique d’agression — venait en effet d’entrer réellement dans la voie de l’organisation et de la coopération internationales. Il n’y entrait sans doute que sous une forme provisoire à titre d’expérience, avec des moyens limités, en dehors des Nations unies et en quelque sorte par la petite porte, sous le seul aspect de l’émigration outre-mer, mais il y entrait cependant, et par là le problème se trouvait porté, au même titre que l’avait été celui des personnes déplacées, celui des réfugiés arabes en Palestine, ou celui de la reconstruction et de l’assistance en Corée, au rang des grands problèmes internationaux jugés dignes d’un effort international.
Le nom de Bruxelles restera associé à ce texte dont l’importance réelle dépasse de loin l’apparence et les dispositions modestes. On a parfois critiqué cette résolution en disant en particulier qu’on avait alors commis l’erreur de ramener toute la question de l’émigration outre-mer à une affaire de transports. Mais c’était en un temps où beaucoup de gouvernements hésitaient encore soit sur la nécessité de l’effort à entreprendre, soit sur le type d’organisation le mieux qualifié pour l’entreprendre. Entre le projet présenté à Naples par le BIT et ce qu’on appelait alors le projet américain ou projet de l’OIR, les différents gouvernements, et dans plusieurs pays les autorités nationales elles-mêmes, d’un côté les Affaires étrangères, de l’autre les ministères du Travail, se trouvaient souvent divisés. On reprochait généralement au premier projet son ambition, tout en soulignant qu’il n’avait pas l’appui des États-Unis ; au second on reprochait sa modestie. Les organisations et instances internationales, OECE, Conseil de l’Europe, pour n’en citer que deux, se rangeaient elles-mêmes d’un côté ou de l’autre, et l’on put craindre ce que M. Giusti del Giardino a appelé à l’époque la « guerre des organisations ». En fait, l’espoir de voir aboutir après l’échec de Naples le mince projet présenté à Bruxelles, projet qui représentait pour ceux qui ont bien voulu le comprendre alors un essai de mise en œuvre de la solidarité internationale dans le domaine des migrations outre-mer, ne tenait vraiment qu’à un fil ; c’est miracle que celui-ci ne se soit pas brisé.
Je n’ai pas l’intention de présenter une description systématique du problème des populations excédentaires de l’Europe. Ce serait trop long et fastidieux, car ce problème, comme tous les problèmes posés à l’Europe, est infiniment complexe. Tout est toujours très compliqué chez nous, Européens, et il est difficile de ramener ce problème à quelques notions simples. Il s’agit en effet d’un problème économique et d’un problème humain, d’un problème humain et d’un problème politique, d’un problème politique et d’un problème social, d’un problème social et d’un problème démographique. II se pose en Europe, et il se pose à l’Europe. II se pose à l’Europe et il se pose au monde libre tout entier. Il est actuel et il est ancien. Il affecte ici les Latins, les Méditerranéens ; il affecte également l’Allemagne et les Pays-Bas. Il est hétérogène dans les éléments qui le composent, divers dans ses origines ; ici, il s’agit surtout d’éléments démographiques et là d’événements historiques ; divers également dans ses solutions. Si même nous n’en retenons qu’une, celle que le Comité des migrations a pour tâche de mettre en œuvre, c’est-à-dire l’émigration vers les pays d’outre-mer, nous aurons vite fait d’apercevoir que cette solution soulève une masse extraordinaire de questions avec l’émigration d’un côté et de l’autre l’immigration et toutes les perspectives qui s’ouvrent sur l’ensemble du monde.

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Les zones grises

Cette recension d’ouvrage est issue de Politique étrangère (1/2012). Serge Michailof propose une analyse de l’ouvrage de Gaïdz Minassian, Zones grises : quand les États perdent le contrôle (Paris, Autrement, 2011, 204 pages).

C’est à un sujet passionnant et particulièrement d’actualité que s’est attaqué Gaïdz Minassian dans un ouvrage ambitieux, celui de l’extension des « zones grises » où le pouvoir de l’État s’est érodé au point d’avoir de facto disparu. La nature ayant horreur du vide, l’État se trouve, dans ces zones grises, remplacé par d’autres pouvoirs non étatiques : bandes plus ou moins organisées aux activités délictueuses dans nos banlieues, mafias impliquées dans des activités criminelles structurées en Italie et en Amérique centrale, guérillas dont les motivations politiques se fondent dans le narcotrafic en Colombie, proto-États que se disputent deux pays en situation de conflit latent au Haut-Karabagh, milices tribales et islamiques dans cet État failli qu’est devenue la Somalie, Hamas et Fatah dans ce territoire au statut ambigu qu’est Gaza, pirates largement tolérés dans une zone maritime que se disputent Chine et autre pays riverains de la mer de Chine, enfin Talibans, groupes fondamentalistes et restes d’organisations tribales historiques dans les zones tribales du Nord-Ouest pakistanais.
Ce simple énoncé souligne l’ambition de l’ouvrage, qui comprend deux grandes parties : une première partie qui est plutôt une longue introduction à caractère théorique sur le concept des zones grises, ce qui les caractérise et ce qui permet ou facilite leur développement. Puis une seconde partie, qui procède à une présentation synthétique des différents cas déjà listés. Cette dernière est particulièrement attrayante, facile à lire et bien documentée, même si le spécialiste pourra ici et là trouver à redire. Elle regroupe en fait des cas très variés et dissemblables et rares seront ceux qui ne s’instruiront pas à sa lecture. Ces présentations mettent l’accent sur des similitudes entre des situations radicalement différentes et c’est à la fois l’intérêt et les limites de l’exercice, car classer dans une même catégorie la mer de Chine et nos banlieues peut susciter quelques réserves. Mais rapprocher les deux extrémités des filières de la drogue et montrer que, in fine, ce sont les carences de l’État qui permettent aux narco-économies de proliférer tant dans les banlieues françaises qu’en Colombie ou dans le Nord-Ouest du Pakistan est fort juste.
La première partie à caractère théorique est moins convaincante. Il aurait sans doute été plus logique de partir des études de cas pour en déduire des leçons, plutôt que de commencer par une analyse théorique du problème, mais ce point est mineur. On pourra regretter au plan de la forme une rupture de style et une expression parfois inutilement compliquée. On aurait aimé que l’auteur pousse son analyse pour lier le développement de ces zones grises aux problématiques des États fragiles et au développement des guerres civiles, les sujets étant étroitement liés. Le choix de l’auteur explique sans doute l’absence de référence à la masse considérable de travaux et de recherches conduits depuis 30 ans dans les pays anglo-saxons sur ces sujets ; on pense bien sûr, concernant la fragilité des États, à l’ouvrage de base de Jeffrey Herbst (States and Power in Africa: Comparative Lessons in Authority and Control, Princeton, NJ, Princeton University Press, 2000) et, sur les guerres civiles et zones de conflits, aux recherches de Paul Collier, quitte à critiquer ces ouvrages et leurs thèses, qui ont leurs faiblesses.
L’absence de référence aux auteurs anglo-saxons, il est vrai non disponibles en français, est un peu regrettable : elle aurait permis à l’auteur d’approfondir une conclusion fort juste, qui souligne que ce sont les faiblesses et les dysfonctionnements graves des États qui expliquent leur perte de contrôle sur certaines régions ou certains pans de leurs sociétés. Il aurait ainsi pu insister sur les engrenages dramatiques qui conduisent de la perte de contrôle par l’État du monopole de la violence à la disparition des autres services de l’État, au développement des activités illicites, à la mise en place de milices armées pour protéger ces activités, puis au développement d’une administration parallèle qui se substitue à l’État, rend la justice, etc. La conclusion de l’ouvrage, fort juste et particulièrement importante, aurait mérité d’être développée : elle souligne en effet le caractère déséquilibré et finalement inefficace de tout traitement purement sécuritaire de ces questions.
Au total, un livre intéressant et stimulant sur un sujet déjà extrêmement préoccupant, en passe de devenir un problème majeur du XXIe siècle.

Serge Michailof

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Débat : Les armées et Internet (28 juin)

Jeudi 28 juin 2012 : débat public pour la sortie de Politique étrangère (2-2012), dossier « Internet, outil de puissance ».
Inscriptions : pi***************@*******uv.fr

SUJET :
« Les armées et Internet : des réseaux sociaux à la cyberguerre », présidé par Dominique DAVID
Intervenants :
Marc HECKER (Ifri) et Michel BAUD (Ifri)
Lieu :
Librairie du citoyen (Documentation française) 29 quai Voltaire, 7e
Date et horaires : jeudi 28 juin de 17h30 à 19h00
Contact : Pierre-Jean Lorre (pi***************@*******uv.fr)

 

Médecins sans frontières

Cette recension d’ouvrage est issue de Politique étrangère (1/2012). Thierry Tardy propose une analyse de l’ouvrage de Claire Magone, Michaël Neuman et Fabrice Weissman (dir.), Agir à tout prix ? Négociations humanitaires : l’expérience de Médecins sans frontières (Paris, La Découverte, 2011, 344 pages).

Les débats actuels sur l’action humanitaire semblent converger sur le constat d’un « espace humanitaire » de plus en plus réduit. Les besoins humanitaires restent importants et le volume global de l’aide est même en expansion mais l’assistance humanitaire, victime de son rapprochement conceptuel et opérationnel avec l’action des forces armées, est en butte à des difficultés croissantes d’acceptabilité par les acteurs locaux et donc d’efficacité dans sa mise en œuvre.
Sans remettre directement en cause ce constat, cet ouvrage porte sur « la conquête et la défense » par les organisations humanitaires de leur « espace de travail », lequel est présenté comme le « produit d’un processus de transaction permanent avec les forces politiques et militaires locales et internationales ». Loin d’être garanti – ou non – par des acteurs tiers, l’espace humanitaire est le fruit d’une négociation mettant en jeu les intérêts communs et divergents des acteurs en présence.
Se pose donc la question de la nature des compromis obtenus et de leur caractère acceptable pour l’organisation humanitaire. Sur le terrain s’ensuit une série de dilemmes inhérents à toute négociation et susceptibles de remettre en cause les principes fondamentaux de l’action humanitaire. Si « tout est négociable », comme le souligne un des auteurs à propos de la Somalie, la difficulté réside dans la capacité à remplir la mission première d’assistance sans franchir la ligne rouge de la compromission.
Du Sri Lanka au Nigeria en passant par l’Éthiopie, l’Afghanistan et Gaza, 12 études de cas illustrent cette problématique de la conquête d’un espace de travail et de l’ambiguïté des compromis qui en découlent. Le mythe de l’indépendance de Médecins sans frontières (MSF) en ressort largement écorné. Ainsi, alors que l’intervention dans le débat public constitue l’une de ses raisons d’être, le « renoncement le plus fréquent auquel MSF consent est celui de sa liberté de parole ».
Au Sri Lanka, MSF finit par « accepter les diktats du gouvernement » et devient un « rouage du dispositif militaro-humanitaire dans l’espoir d’en atténuer la brutalité » ; au Yémen, l’organisation fait profil bas pour finalement nourrir la « propagande du gouvernement en niant les difficultés d’accès aux soins» de la population ; en Somalie, MSF a « peur des Shabaabs» et privilégie une communication publique « uniquement factuelle ». La gestion de ces dilemmes passe par l’attachement à quelques principes clés : il s’agit de savoir « à quelle politique l’association participe» et de veiller en toutes circonstances à ce que « l’aide aux victimes ne se transforme pas en soutien aux bourreaux ». En d’autres termes, « il s’agit moins pour MSF de conquérir une totale liberté d’action que d’être en mesure de choisir ses alliances… ».
L’ouvrage paraît à l’occasion du 40e anniversaire de la création de MSF. Sa grande vertu réside dans une analyse détaillée et sans concession des dilemmes permanents auxquels l’organisation est confrontée. Surtout, le travail révèle une très louable capacité d’autocritique des auteurs, tous représentants de MSF. Puissent d’autres acteurs, États ou organisations internationales impliqués dans le vaste champ des interventions multidimensionnelles, faire preuve de la même objectivité et capacité d’introspection.
Dans ce contexte, il est dommage que les essais de la deuxième partie soient aussi peu connectés à la problématique générale – l’analyse de Rony Brauman sur les dilemmes de la négociation humanitaire aurait été particulièrement appréciée. Enfin, on pourra regretter que presque rien n’indique dans le livre que la quête d’indépendance et les compromis auxquels MSF consent aient eu des effets bénéfiques tangibles sur le but ultime de son action : l’assistance aux populations en danger.

Thierry Tardy

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