Mois : juin 2012

Politique de dissuasion et guerre limitée

Cet article a été publié pour la première fois dans Politique étrangère n° 6/1960, avant d’être republié dans le numéro du 70e anniversaire de la revue (n° 4/2006).

Bernard Brodie (1909-1978) est professeur à Yale, puis chercheur à la RAND Corporation (1951-1966). Surnommé « le Clausewitz américain », ce penseur majeur des stratégies nucléaires publie dès 1946 The Absolute Weapon, Atomic Power and World Order, première réflexion globale sur l’atome et sa place dans les stratégies des acteurs internationaux. Il étendra par la suite ses réflexions aux stratégies aériennes. En 1960, quatre des cinq membres du Conseil de sécurité des Nations unies possèdent la bombe atomique et la guerre froide menace de dégénérer en « vraie » guerre.

Nouveauté de la situation stratégique actuelle
Il y a quelques années, les États-Unis prirent, sans même s’en apercevoir, une décision qui excluait la guerre préventive, du moins la politique de la guerre préventive. Cette décision fut prise sans que la question ait été véritablement discutée, en raison de l’unanimité qui régnait aux États-Unis contre l’éventualité d’une telle guerre.
Cette décision des États-Unis impliquait, inévitablement, un engagement des États-Unis en ce qui concerne la stratégie de la dissuasion ; car, de deux choses l’une, ou bien vous envisagez dans une guerre que vous frappez le premier, c’est-à-dire que vous considérez l’éventualité d’une guerre préventive, ou bien vous devez faire en sorte, en le menaçant d’une riposte massive, que l’ennemi ne puisse vous frapper le premier, ce qui est la politique de dissuasion.
La situation militaire moderne diffère de la situation antérieure par le fait que les instruments de l’offensive sont essentiellement différents des instruments de la défensive. Si l’on se souvient de ce qui s’est passé en 1914, on constate qu’alors les forces françaises et le petit contingent britannique qui les appuyait se sont regroupés après la première bataille pour affronter l’offensive allemande qui descendait du nord ; dans ce cas, les forces qui servaient à la défensive étaient les mêmes que celles qui servaient à l’offensive.
Les militaires, on le sait, ont toujours attribué une importance considérable à l’initiative et cependant, aujourd’hui, l’initiative n’est pas admise dans la stratégie à laquelle s’attachent les États-Unis.
Les éléments de la stratégie de la dissuasion sont difficiles à apprécier et difficiles à mettre en œuvre. Ils ne correspondent pas en effet aux idées traditionnellement admises et auxquelles tiennent les spécialistes militaires. Ceux-ci essaient de compenser leur insatisfaction de la nouvelle situation et des conceptions qu’elle impose par des notions telles que celle de « guerre préemptive », qui est une espèce de compromis entre le refus de l’initiative et l’acceptation de l’initiative dans certaines circonstances. La guerre préemptive est définie comme étant l’initiative prise par l’une des parties lorsque l’autre est sur le point de prendre cette initiative ; c’est une espèce de compromis théorique entre la riposte et le premier coup.
Les militaires ont aussi tendance à attribuer une très grande importance à l’avertissement qui peut être donné d’une attaque ennemie.
Il ne faut pas oublier que, lorsqu’on parle de dissuasion aux États-Unis, on envisage trois sortes de dissuasions :
1) la dissuasion d’une attaque directe et, par conséquent, d’une attaque nucléaire contre le territoire des États-Unis ;
2) la dissuasion d’une attaque nucléaire contre les alliés des États-Unis ;
3) la dissuasion d’attaques mineures, non nucléaires, contre les alliés des États-Unis ou quelque part ailleurs dans le monde.
Cela signifie d’une part que les États-Unis doivent avoir la possibilité — à la fois la volonté et les moyens — de frapper les premiers, car c’est ce qui est impliqué dans l’idée de riposte massive contre une attaque visant les alliés des États-Unis.
Cela augmente plutôt que cela ne diminue les exigences de cette stratégie de dissuasion, car cela implique que les États-Unis possèdent des armes qui leur permettent de frapper le premier coup et qui ne constituent pas des objectifs vulnérables à une attaque ennemie.
Cela veut dire aussi que les États-Unis doivent disposer d’une force de frappe — (et là le terme est exact) — à la fois puissante, sûre et invulnérable. La sécurité de celle-ci doit dépendre le moins possible de l’avertissement.
Pour que cette stratégie soit efficace et soit prise au sérieux, elle suppose également un réel effort dans le domaine de la défense civile.
Le terme de dissuasion, tel que nous l’employons aujourd’hui, a un sens extrêmement précis, et cependant, en même temps, la dissuasion a été une politique pratiquée tout au long de l’histoire, depuis que la diplomatie joue un rôle dans les relations entre États. Car il a toujours été vrai, dans le passé, qu’une nation qui s’efforçait d’en dissuader une autre de faire quelque chose à ses dépens pouvait voir cet effort de dissuasion réussir mais pouvait également le voir échouer. Mais, dans le passé, même les échecs d’une telle politique de dissuasion contribuaient à renforcer la valeur de la dissuasion parce que de tels échecs démontraient la volonté d’une nation d’aller jusqu’à la guerre pour empêcher la réalisation de certains buts qu’elle n’acceptait pas.
Ce qu’il y a de nouveau dans la situation d’aujourd’hui, c’est que la dissuasion, actuellement, ne peut se prêter à des actions répétées. Nous avons besoin de réussir indéfiniment et absolument. Il est donc nécessaire, pour que ce but soit atteint, que nous maintenions un état constant d’alerte, beaucoup d’attention et des dépenses importantes.

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Le Lashkar-e-Taiba

Cette recension d’ouvrage est issue de Politique étrangère (1/2012). Laurent Gayer propose une analyse de l’ouvrage de Stephen Tankel, Storming the World Stage. The Story of Lashkar-e-Taiba (Londres, CUP/Hurst, 2011, 354 pages).

Révélé sur la scène internationale par les attaques de Bombay de novembre 2008, le Lashkar-e-Taiba (l’« armée des purs » [LeT]) est une des organisations salafistes-djihadistes les plus actives du sous-continent indien. Fondée à la fin des années 1980 par des vétérans pakistanais du djihad afghan, l’organisation s’est initialement focalisée sur la libération du Cachemire indien, avant d’étendre son djihad à l’Inde tout entière.
Affilié au courant minoritaire des Ahl-e-Hadith, variante sud-asiatique du wahhabisme, le LeT s’est rapidement singularisé dans le paysage islamiste régional par ses opérations fedayin spectaculaires, d’abord au Cachemire puis dans les grandes villes indiennes. Et tandis que l’État pakistanais prenait ses distances avec la plupart des organisations djihadistes de la région au lendemain des attaques du 11 septembre 2001, le LeT a conservé le soutien de l’armée et de ses puissants services de renseignement (en particulier de l’Inter-Services Intelligence [ISI]), qui continue de voir en lui un proxy aussi loyal que performant.
Storming the World Stage est le premier ouvrage entièrement consacré au LeT, depuis sa formation jusqu’à sa réinternationalisation au contact des militants d’Al-Qaida. C’est précisément sur ce point – l’évolution du LeT vers le djihad global – que l’ouvrage est le plus stimulant. Stephen Tankel démontre ainsi que le LeT – ou tout au moins certains de ses cadres – s’est internationalisé au cours des dernières années, à travers des « vacations » (freelancing) pour le compte d’Al-Qaida, des Talibans afghans ou des djihadistes irakiens. En sens inverse, le LeT a mis son expertise au service de groupes étrangers, tout en servant de point d’entrée en « AfPak » aux volontaires du djihad en provenance d’Europe ou des États-Unis.
Cette évolution, qui d’une certaine manière constitue un retour aux origines (aux dires de l’organisation elle-même, les premiers militants du LeT auraient combattu dans les Balkans, dans le Caucase ou encore en Asie du Sud-Est), est cependant restée incomplète. Outre la barrière de la langue (la plupart des recrues du LeT sont des Pakistanais ourdouphones ou pendjabiphones, ce qui handicape leur déploiement hors de l’Asie du Sud), les militants du LeT tentés par l’aventure du djihad global ont dû compter avec une hiérarchie restée attachée à une stratégie très indocentrée, sans doute en grande partie sous l’influence de ses patrons militaires pakistanais.
En dépit de cette réflexion innovante sur l’extraversion hésitante d’une organisation djihadiste restant finalement très stato-centrée, l’ouvrage de S. Tankel laisse sur sa faim. On peut éventuellement comprendre que l’auteur ait souhaité anonymiser les militants du LeT interrogés mais il aurait fallu présenter quelques éléments biographiques permettant de les distinguer les uns des autres, de les situer dans le paysage social et religieux du Pakistan et de percevoir les séquences successives de leurs parcours militants. Plus surprenante est la négligence des sources vernaculaires, en ourdou notamment.
L’auteur évoque la « propagande » du LeT et ses nombreuses publications mais l’intégralité des références bibliographiques est… en anglais. Des travaux antérieurs avaient pourtant ouvert la voie à une analyse de cette littérature militante en ourdou, de l’étude de Mariam Abou Zahab[1] sur les testaments de martyrs du LeT à celle de Choudhri Mohammed Naim sur l’ouvrage Ham Maen Lashkar-e-Taiba ki[2] (« Nous les mères du Lashkar-e- Taiba »).
La singularité de cette entreprise à la fois terroriste et humanitaire qu’est le LeT méritait un travail plus approfondi, par exemple en prolongement des interrogations de Faisal Devji sur le « terroriste en quête d’humanité », autre contribution récente mais d’une tout autre ampleur sur les transformations idéologiques et stratégiques du terrorisme à l’heure de la globalisation[3].

Laurent Gayer

1. M. Abou Zahab, « I Shall Be Waiting at the Door of Paradise: The Pakistani Martyrs of Lashkar-e-Taiba (Army of the Pure) », in A. Rao et al. (dir.), The Practice of War. Production, Reproduction and Communication of Armed Violence, New York, Berghahn Books, 2007, p. 133-158.
2. C. M. Naim, « The Mothers of the Lashkar », Outlook (Delhi), 15 décembre 2008.
3. F. Devji, The Terrorist in Search of  Humanity: Militant Islam and Global Politics, Londres, Hurst, 2008.

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Baas et islam en Syrie

Cette recension d’ouvrage est issue de Politique étrangère (1/2012). Judith Cahen propose une analyse de l’ouvrage de Thomas Pierret, Baas et islam en Syrie. La dysnastie Assad face aux oulémas (Paris, PUF, 2011, 336 pages).

De tous les régimes arabes contemporains, l’autocratie syrienne est probablement celui qui présente le plus de contradictions et qui a mis en place un des systèmes politiques les plus opaques de la région. Pourtant, bien avant que le parti Baas devienne parti unique, le projet des hommes politiques syriens était laïc, socialiste et panarabe ; et au milieu du XXe siècle, ce pays était, avec l’Égypte et la Jordanie, un des fers de lance des guerres de libération des territoires occupés par Israël.
En politique intérieure, la prise du pouvoir par Hafez Al-Assad aura permis de cultiver répression et mensonge d’État. Régionalement, la Syrie a arrêté de lutter pour récupérer les territoires perdus depuis la fin du mandat français (du sandjak d’Alexandrette au nord jusqu’au plateau du Golan au sud) mais aussi de soutenir la cause palestinienne. Ses changements d’alliances militaires au Liban, avec la Turquie ou l’Iran, son soutien à la coalition occidentale lors de la guerre du Golfe (1991) ou plus récemment sa coopération avec les États-Unis dans la lutte contre Al-Qaida font d’elle un pays craint ou admiré.
Les « années de plomb » de la décennie 1980-1990 ont laissé une trace indélébile de peur et de soumission dans la mémoire collective syrienne. Jusqu’aux événements de Deraa en mars 2011: dans cette ville du Hauran, région située entre Damas et la frontière jordanienne, la mort d’un adolescent tué par les forces de l’ordre déclenche la révolte qui s’étend aujourd’hui à toutes les grandes villes.
Thomas Pierret comble un vide de la recherche francophone en se penchant sur « l’établissement d’un partenariat ambigu entre le régime et une partie croissante du clergé [ainsi que sur] le rapprochement opéré par le pouvoir baasiste avec ses anciens ennemis, les élites urbaines ». S’il fonde son analyse sur les travaux d’autres chercheurs tels que Volker Perthes, Joseph Bahout, Sakina Boukhaima ou plus récemment Sari Hanafi, l’intérêt de son travail repose en grande partie sur sa monographie de l’élite religieuse savante, qui a su s’adapter aux changements sociaux et à l’autoritarisme baasiste tout en tirant parti du clientélisme ambiant. Parallèlement, T. Pierret explique clairement comment le régime, bien que dominé par la minorité alaouite, a su tisser des liens étroits avec les clercs sunnites par lesquels il a fini par se faire légitimer, sans même avoir recours à une politique délibérée et méthodique de manipulation. Car en Syrie comme ailleurs dans le Machrek, le retour à un piétisme dépolitisé s’est effectué pas à pas et dans un contexte globalisé de transformation de l’autorité religieuse dans les sociétés musulmanes contemporaines. Cette enquête minutieuse sur l’élite religieuse qui, bien que relativement fidèle aux muftis de la République, ne se reconnaît ni dans l’islam officiel damascène ni dans le courant des Frères musulmans syriens en exil offre aux lecteurs une analyse approfondie de la structuration du clergé syrien, des différentes personnalités et confréries qui le composent ou encore de l’environnement sociopolitique des muhafaza (gouvernorats) dans lesquelles il s’est formé.
T. Pierret permet ainsi de comprendre comment les oulémas syriens sont devenus « les acteurs les mieux à même de mobiliser les ressources des entrepreneurs afin de développer l’aide sociale privée dans un contexte d’inégalités croissantes. [… Ils bénéficient] d’un capital symbolique qui pousse désormais les grandes figures du capitalisme de copinage à échanger leur générosité contre l’onction des hommes de religion dans le but de soigner une image écornée ou d’obtenir un siège au Parlement. »
Jusqu’au début des années 2000, l’État a contrôlé et centralisé l’enseignement religieux ; mais ce que l’auteur appelle la « fuite des turbans » vers l’étranger est moins une conséquence de la répression que de la pénurie d’emploi qui touche autant les oulémas que les centaines de milliers de jeunes qui arrivent tous les ans sur le marché du travail.
L’apport le plus intéressant de l’ouvrage dans la compréhension de la complexité syrienne est l’analyse des raisons pour lesquelles les « ingénieurs pieux » ont choisi de promouvoir des intérêts sectoriels, plutôt que de profiter de l’affaiblissement du régime en 2004-2005 pour « tenter d’imposer de nouveaux pactes politiques ».
Il apporte quelques éléments de réponse aux questions des observateurs des révoltes arabes sur le clergé musulman, un clergé qui, en Syrie, s’est divisé entre oulémas soutenant encore le régime et oulémas s’engageant physiquement et moralement aux côtés des manifestants.

Judith Cahen

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