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Congo, une histoire

Cette recension d’ouvrage est issue de Politique étrangère (1/2013). Yves Gounin propose une analyse du livre de David Van Reybrouck, Congo, une histoire (Arles, Actes Sud, 2012, 864 pages).

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Le livre de David Van Reybrouck fera date. Déjà couronné par le prix AKO (le Goncourt néerlandais) et le prix Médicis de l’essai, cette histoire monumentale du Congo de la préhistoire à nos jours dépoussière l’encyclopédisme. À la différence de ces cathédrales empesées qui croulent sous leur propre poids et que personne ne lit, telles L’Histoire générale de l’Afrique éditée par l’UNESCO ou The Cambridge History of Africa, il réussit à brosser l’histoire d’un pays-continent en mobilisant tous les champs de la connaissance (politique, économique, ethnologique, artistique, etc.) sans jamais ennuyer.

La guerre du Congo

Cette recension d’ouvrage est issue de Politique étrangère (2/2012). Yves Gounin propose une analyse de l’ouvrage de Jason K. Stearns, Dancing in the Glory of Monsters: The Collapse of the Congo and the Great War of Africa (New York, PublicAffairs, 2012, 416 pages).

Le livre de Jason K. Stearns constitue probablement l’ouvrage le plus complet et le plus captivant jamais écrit sur le conflit congolais et ses avatars. Un conflit qui, sur un territoire grand comme l’Europe de l’Ouest, opposa pendant près de six ans pas moins de neuf États et causa environ 5 millions de morts.
Le succès du livre tient à son écriture. Suivant une recette très américaine, J.K. Stearns mêle analyses politiques classiques et pages quasi documentaires où il décrit le contexte dans lequel ses interviews se sont déroulées. Une pratique bannie en France, où l’on apprend au jeune doctorant à s’effacer derrière son sujet. Les auteurs américains ne s’embarrassent pas de ces prescriptions, n’hésitant pas à écrire à la première personne et à frôler parfois le récit de voyage. Ainsi du livre de J.K. Stearns qui évoque les récits de Lieve Joris – Danse du léopard (Arles, Actes Sud, 2002) ou L’Heure des rebelles (Arles, Actes Sud, 2007), remarquables descriptions, pleines de finesse et d’humour, de la tragédie congolaise. On pense aussi à la trilogie de Jean Hatzfeld sur le génocide rwandais[1].
Sous la plume de J.K. Stearns, les guerres congolaises s’incarnent. Les anecdotes sur Laurent-Désiré Kabila (il avait transféré les réserves de la Banque centrale dans ses propres toilettes) décrivent un dirigeant falstaffien qui ne troqua jamais le treillis de soldat contre le costume de chef d’État. Son fils, Joseph, lui est en tous points dissemblable – au point que sa filiation est périodiquement mise en doute. Passionné de jeux vidéo (l’ambassadeur de France l’avait affublé du sobriquet de « Nintendo ») et de voitures de course, timide jusqu’au mutisme, il a pourtant réussi, grâce à la communauté internationale, à restaurer une paix ardemment désirée par ses compatriotes.
« Comme les pelures d’un oignon, la guerre du Congo se subdivise en plusieurs guerres ». Gérard Prunier nous les racontait avec son ébouriffante érudition, au risque de nous y perdre[2]. Le livre de J.K. Stearns n’est pas seulement une succession de vignettes sympathiques : il éclaire les ressorts et les rebondissements des deux guerres que connut successivement le Congo. La première débute en novembre 1996, quand les forces rwandaises arment la rébellion dirigée par Kabila, vident les camps de réfugiés hutus agglutinés à la frontière des Kivus et provoquent l’écroulement du régime honni du maréchal Mobutu huit mois plus tard. La seconde débute en août 1998, quand le nouveau chef d’État congolais se débarrasse de son trop encombrant parrain rwandais et ne doit qu’au soutien de ses alliés zimbabwéen et angolais de ne pas être renversé. En bon Américain, J.K. Stearns ne se satisfait pas du fatalisme qui entoure souvent les études congolaises depuis Au cœur des ténèbres de Joseph Conrad. Plutôt que d’accumuler les vignettes macabres, il veut trouver une « explication rationnelle à un conflit chaotique ». La carence de l’État, mise en avant par l’auteur, en est peut-être une. Les tueries aux Kivus renvoient à un stade préléviathanesque, où « l’homme est un loup pour l’homme » : elles évoquent plus la guerre de Trente Ans que la Seconde Guerre mondiale. Or, la création d’un État hobbesien prend du temps. Le Congo en construira-t- il un rapidement ? L’absence d’esprit civique chez les dirigeants congolais, plus préoccupés de leur survie à court terme que du bien-être de leurs administrés, augure mal de l’avenir.

Yves Gounin

1. Dans le nu de la vie : récits des marais rwandais, Paris, Seuil, 2000 ; Une Saison de machettes, Paris, Seuil, 2003 ; La Stratégie des antilopes, Paris, Seuil, 2007.
2. G. Prunier, Africa’s World War: Congo, the Rwandan Genocide, and the Making of a Continental Catastrophe, Oxford/New York, Oxford University Press, 2009 (voir notre recension de l’ouvrage dans Politique étrangère, vol. 75, n° 4, hiver 2010).

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Le scandale des biens mal acquis

Cette recension d’ouvrage est issue de Politique étrangère (1/2012). Yves Gounin y propose une analyse de l’ouvrage de Xavier Harel et Thomas Hofnung, Le Scandale des biens mal acquis : enquête sur les milliards volés de la Françafrique (La Découverte, 2011, 238 pages).

En mars 2007, trois organisations non gouvernementales (ONG) déposent plainte contre cinq chefs d’État africains et leur famille pour « recel de détournement de fonds publics ». Elles leur reprochent l’acquisition en France d’un impressionnant patrimoine immobilier au coût sans commune mesure avec leurs revenus officiels.
Une enquête policière est confiée à l’Office central de répression de la grande délinquance financière (OCRGDF), qui lève une partie du voile sur le train de vie ubuesque de ces chefs d’État : hôtels particuliers, berlines de luxe, comptes en banques par centaines, etc. Las ! le parquet classe la plainte sans suite pour « infraction insuffisamment caractérisée» en novembre 2007.
Les ONG, auxquelles s’est ralliée Transparency International, ne se découragent pas. Elles déposent une nouvelle plainte avec constitution de partie civile le 2 décembre 2008, qui vise les présidents du Congo, du Gabon et de la Guinée Équatoriale. Sa recevabilité est douteuse.
La procédure pénale n’autorise pas n’importe qui à attaquer n’importe quoi : un plaignant doit invoquer un préjudice « direct et personnel» pour espérer voir sa plainte aboutir. Est-ce le cas en l’espèce ? La doyenne des juges d’instruction est de cet avis ; mais le parquet fait appel et la chambre de l’instruction de la cour d’appel de Paris lui donne raison. Les ONG forment un pourvoi en cassation et la Cour de cassation, à leur grand soulagement, déclare dans un arrêt du 9 novembre 2010 leur plainte recevable. L’arrêt, historique, dépasse le cadre des relations franco-africaines en ouvrant un champ immense aux ONG. Ainsi l’ONG Anticor l’a-t-elle invoqué en se constituant partie civile dans l’affaire de Karachi.
C’est cette histoire que racontent d’une plume trempée au vitriol Thomas Hofnung et Xavier Harel. Le premier l’avait suivie pour Libération, signant notamment au lendemain de l’arrêt de la Cour de cassation un article, « Le crépuscule de la Françafric », primé au Grand Prix 2010 des quotidiens nationaux dans la catégorie « meilleure enquête d’investigation ». Le second est un spécialiste des circuits de blanchiment et des paradis fiscaux. Leur livre est autant une chronique du scandale des biens mal acquis, vite pliée dans la première partie, qu’une description sans concession des dernières frasques de la Françafrique auxquelles sont consacrées les deux parties suivantes. Elles se lisent sans déplaisir mais n’apprennent pas grand-chose que n’aient déjà révélé François-Xavier Verschave, Stephen Smith ou Antoine Glaser.
Au-delà des révélations croustillantes qu’il livre sur l’hubris délirant de quelques autocrates africains (les pages consacrées au fils du président équato-guinéen sont saisissantes), dont l’enrichissement personnel n’a d’égal que la misère dans laquelle leur population croupit, le scandale des biens mal acquis est révélateur de l’intrusion d’un nouvel acteur dans les relations franco-africaines. Le temps n’est plus où les réseaux Foccart pouvaient agir dans l’ombre. Après la presse, c’est la justice qui s’y intéresse. De plus en plus souvent, le cours tranquille des relations franco-africaines est compliqué par des affaires judiciaires : enquête sur la disparition de Guy-André Kieffer en Côte-d’Ivoire, sur le « suicide » du juge Bernard Borrel à Djibouti, sur l’attentat contre le président Juvénal Habyarimana au Rwanda, sur les « disparus du Beach » au Congo-Brazzaville. Les chefs d’État africains visés directement ou indirectement par ces enquêtes y voient un geste d’hostilité de la France et de sa justice. Ils croient que cette dernière est aux ordres, quand elle l’est de moins en moins.
Au-delà du scandale, la question se pose de la pérennité de la Françafrique. Les auteurs, dont c’est le fonds de commerce, y croient et font leur l’adage de Lampedusa : « Il faut que tout change pour que tout reste pareil. » Pour eux, Total perpétue le même système qu’Elf et Nicolas Sarkozy a financé ses campagnes politiques comme ses prédécesseurs. Pourtant, la mort d’Omar Bongo en juin 2009 sonne le glas d’une « certaine Françafrique ». Le tonitruant déballage de Robert Bourgi, en septembre 2011, doit être analysé à cette aune : il est l’œuvre d’un homme blessé, congédié sans ménagement, qui fait le constat désabusé que son temps est passé.

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