Économie des matières premières

Cette recension est issue de Politique étrangère (2/2016). Aurélie Faure-Schyuer propose une analyse de l’ouvrage de Pierre-Noël Giraud et Timothée Ollivier, Économie des matières premières (Paris, La Découverte, 2015, 128 pages).

économie des matières premièresL’esprit des pionniers de la géologie, qui anima André Giraud et les fondateurs de l’économie des matières premières en France, inspire cet ouvrage. Après avoir rappelé la définition des « commodités » (commodities) et relaté les grandes étapes du développement des marchés de matières premières depuis la révolution industrielle, les auteurs retracent les fondements théoriques des sciences économiques appliquées au secteur des matières premières (principalement pétrole, cuivre, charbon et matières premières agricoles). Ils présentent les structures théoriques de formation de l’offre, comme celle de la demande, pour l’ensemble de ces matières puisées dans les ressources naturelles. Nombre d’éléments importants sont ici fournis, qui permettent de comprendre la sensibilité, ou l’élasticité, qui peut amener à des variations de l’offre ou de la demande, jusqu’à des « chocs » provoquant un effondrement ou une accélération haussière des prix (illustrés lors des chocs et contre-chocs pétroliers de 1973, 1987, 2007).

À travers la rareté des ressources, les contraintes techniques liées à la géologie, ou la possibilité de substitution future d’une matière première à une autre, se trouvent évoquées les inter­actions entre le monde de la géologie et celui du marché financier, principal apporteur de capitaux. Lire la suite

Des hommes vraiment ordinaires? Les bourreaux génocidaires

Cette recension est issue de Politique étrangère (2/2016). Yaël Hirsch propose une analyse de l’ouvrage de Didier Epelbaum, Des hommes vraiment ordinaires ? Les bourreaux génocidaires (Paris, Stock, 2015, 304 pages).

Des hommes vraiment ordinairesJournaliste, ancien directeur de France 2 et ancien correspondant de la chaîne en Israël, Didier Epelbaum est également historien, docteur de l’EHESS et maître de conférences à Sciences Po. Spécialiste de la Solution finale (il a écrit sur l’adjoint d’Adolf Eichmann, Brunner, et sur les juifs polonais immigrés en France), avec son nouvel essai il élargit le champ de ses recherches et choisit pour terrain quatre génocides : arménien, juif, khmer et rwandais.

Il s’inscrit donc dans un champ polémique, à la suite des historiens Christopher Browning et Daniel Goldhagen. Il le fait avec humanité, connaissance et élégance. Sa question est celle de savoir si, réellement, les bourreaux sont des hommes ordinaires, et si les historiens ont pu prouver que, une fois soumis à des conditions politiques très particulières, tout un chacun peut se mettre à massacrer en masse des êtres humains. À cette question, l’historien répond par une thèse qu’il va démontrer méthodiquement : la nature humaine ne verse pas nécessairement vers un mal si « banal », et les bourreaux sont une minorité très spécifique. Forgeant le terme de « cidocratie » pour définir les régimes politiques où, à un moment donné, les bourreaux prennent le pouvoir, il avance l’idée que les meurtres de masse sont préparés par une lente idéologie et inspirés par un climat de peur. Si l’historien a du mal à déterminer quel pourcentage de la population se transforme en bourreaux (cela oscillerait entre 2 et 8 %), il avance que nombreux sont ceux qui se contentent de laisser faire et de piller, tandis qu’une autre minorité est constituée de sauveurs. Se concentrant sur les bourreaux, Epelbaum décrit leur action comme un mélange d’obéissance bureaucratique et de « capacités d’improvisation convaincue ». Il nous démontre alors que ces derniers sont recrutés par des idéologues selon des critères précis : « Des hommes qui adhèrent à l’idéologie, volontaires, jeunes, vigoureux et endurants, loyaux et obéissants, ne reculant pas devant la violence extrême.» Lire la suite

Making Sense of the Central African Republic

Cette recension est issue de Politique étrangère (2/2016). Rémy Hémez propose une analyse de l’ouvrage dirigé par Tatiana Carayannis et Louisa Lombard, Making Sense of the Central African Republic (Londres, Zed Books, 2015, 384 pages).

Making Sense of the CARPeu d’ouvrages traitent de la République Centrafricaine (RCA), particulièrement en anglais. Making Sense of the Central African Republic est important car il rassemble quelques-uns des meilleurs spécialistes de la crise centrafricaine et propose une approche véritablement pluridisciplinaire. Il permet en cela de mieux comprendre ce pays d’environ quatre millions d’habitants vivant aux marges de la communauté internationale.

On ne peut revenir ici sur les douze contributions qui composent le livre. Elles apportent toutes un éclairage essentiel sur la situation actuelle du pays. Cela commence d’ailleurs par une excellente introduction à l’histoire de la RCA, rédigée par Stephen W. Smith, qui nous fait prendre conscience du tourbillon négatif dans lequel est engagé le pays depuis la colonisation. Les contributions suivantes alternent entre des problématiques assez générales comme la question de la richesse et de la pauvreté par Roland Marchal, ou les « pathologies » du maintien de la paix en RCA par Enrico Picco, et d’autres plus spécifiques, tels l’analyse des dynamiques locales du PK5 par Faouzi Kilembe ou un chapitre sur l’Armée de résistance du seigneur en Centrafrique par Ledio Cakaj. Lire la suite

Un Silence religieux. La Gauche face au djihadisme

Cette recension est issue de Politique étrangère (2/2016). Marc Hecker propose une analyse de l’ouvrage de Jean Birnbaum, Un Silence religieux. La Gauche face au djihadisme (Paris, Seuil, 2016, 240 pages).

Un silence religieuxJean Birnbaum signe ici un essai stimulant. Un Silence religieux part d’un constat : la gauche ne parvient pas à saisir le phénomène djihadiste et refuse d’en admettre la dimension religieuse. Ce refus se traduit notamment par un raisonnement répété par nombre d’élus socialistes : l’État islamique n’est pas islamique et le djihadisme n’a rien à voir avec l’islam. Ce raisonnement, que Birnbaum qualifie de « rien-à-voirisme », est considéré par l’auteur comme contre-productif. Au lieu d’affirmer que le djihadisme est étranger à la religion, mieux vaudrait « admettre qu’il constitue la manifestation la plus récente, la plus spectaculaire et la plus sanglante de la guerre intime qui déchire l’islam. Car l’islam est en guerre avec lui-même ». En essayant maladroitement de combattre l’amalgame entre musulmans et terroristes, les responsables politiques contribueraient au contraire à « alimenter l’ignorance dont se nourrit l’islamisme », et abandonneraient les « esprits critiques qui tentent, parfois au péril de leur vie, de soustraire l’islam aux fanatiques ». Birnbaum rend un vibrant hommage à ces esprits critiques – Arkoun, Meddeb, Benzine, Djaït, Bidar, Sedik ou encore Benslama –, qui analysent les liens entre islam, islamisme et djihadisme. Lire la suite

Les conséquences du Brexit : trois questions à Vivien Pertusot

Auteur de l’article « Brexit : les risques du référendum » paru dans le numéro de printemps 2016 de Politique étrangère (1/2016), Vivien Pertusot, responsable du bureau de l’Ifri à Bruxelles, répond à trois questions en exclusivité pour politique-etrangere.com.

1) Comment expliquer ce vote en faveur du Brexit ?

shutterstock_428204305Le Brexit s’est joué autour de deux questions : le vote anglais et le vote des jeunes. L’Angleterre a largement voté en faveur du Brexit : 15,1 millions d’Anglais ont voté « Leave », tandis que 16,2 millions de Britanniques ont voté « Remain ». Le vote « Remain » doit beaucoup aux votes écossais et londoniens. Toutefois, l’élément déterminant concerne le taux de participation. Celui-ci s’est avéré insuffisant dans les régions pro-maintien. Ainsi, il était inférieur à la participation nationale (72,2 %) dans 23 des 33 circonscriptions londoniennes et a été cinq points inférieurs en Écosse. À l’inverse, le Sud-Est et le Sud-Ouest, majoritairement favorables au « Brexit », ont voté à plus de 76 %.

Le vote des jeunes a également été décisif. Au Royaume-Uni, comme ailleurs, la propension à aller voter évolue avec l’âge. De manière proportionnellement inverse, la tendance au maintien dans l’UE diminue avec l’âge. L’argument selon lequel ce référendum concerne l’avenir des jeunes, aussi rationnel soit-il, a eu l’effet d’un prêche dans le désert. Certaines données sont alarmantes : seuls 38 % des 18-24 ans (pourtant favorables à plus de 70 % au maintien) auraient voté.

2) Quelles crises politiques se dessinent au Royaume-Uni ?

Les partis politiques sont divisés. Les Tories sans surprise, même s’il est possible que la démission de David Cameron d’ici le mois d’octobre permette d’éviter des luttes intestines trop violentes. Cela n’empêchera pas le parti de traverser d’incroyables turbulences. Le prochain leader, et Premier ministre, aura une tâche ardue. Comme précisé dans mon article paru dans Politique étrangère, il ne faut pas négliger l’impact sur les Travaillistes. Le leadership de Jeremy Corbin n’était pas absolu et les démissions en cascade depuis les résultats le confirment : le parti va traverser une période de déchirures internes. Il sort plus affaibli par ce résultat que le parti conservateur.

Reste l’intégrité du Royaume-Uni. La First Minister écossaise Nicola Sturgeon brandit déjà l’hypothèse d’un nouveau référendum sur l’indépendance. Il n’est toutefois pas certain que Londres donne son accord immédiatement à un nouveau référendum : le contexte économique est très défavorable à une indépendance écossaise (la livre et le prix du pétrole sont faibles) et ce serait un vrai risque pour les indépendantistes de précipiter l’affaire. Une réunification de l’Irlande revient à l’ordre du jour, mais le débat est marginal et loin d’être mûr.

 3) Quelles conséquences pour l’Union européenne ?

Il est bien difficile de savoir à ce jour comment le reste des 27 États membres va appréhender le « Brexit ». Le résultat a provoqué un torrent de déclarations et de gesticulations politiques. Relance pour les uns, exemple à suivre pour les autres, temps de réflexion pour d’autres encore… Le risque est de vouloir se précipiter vers une solution qui semble toute prête : intégrer davantage dans certains domaines, quitte à le faire dans un petit groupe. Il est évident qu’il faut réagir, mais la portée du Brexit est telle qu’il pourrait être contreproductif de mettre hâtivement en œuvre des décisions mal pensées et mal expliquées. Le temps des grands projets viendra, mais il doit être préparé. Toute crise ne doit pas automatiquement et immédiatement conduire à plus d’intégration. Seule une vraie réflexion, probablement longue et pénible, peut amener à cette conclusion.

Brexit : finally out !

Suite aux résultats du référendum britannique, nous vous proposons de relire l’article de Vivien Pertusot, « Brexit : les risques du référendum » publié dans Politique étrangère (n°1/2016), ainsi que le dossier « Le Royaume-Uni et l’Europe : in or out ? » publié dans Politique étrangère (n°1/2015).

hqdefault« À l’évocation de la relation entre l’Union européenne et le Royaume-Uni, le titre de l’ouvrage de Stephen George Awkward partner (« partenaire embarrassant ») vient à l’esprit. Cette relation est le fruit d’une incompréhension entretenue, désormais bien ancrée et jamais réellement combattue au Royaume-Uni. Pourtant, elle recouvre une complexité que l’on ne peut occulter. Les Britanniques restent moteurs sur certains dossiers européens, dont le marché intérieur et le développement. Ils sont un utile mouton noir derrière lequel se cacher. Par ailleurs, la marginalisation croissante du pays n’est pas imputable à Londres seul. Ses partenaires européens se sont progressivement désintéressés du Royaume-Uni et se sont accordés sur une série de mécanismes intégrationnistes dont il ne fait pas partie.

C’est dans ce contexte peu lisible de l’étranger que va se tenir le référendum. Le Premier ministre britannique David Cameron a promis de le tenir avant la fin de l’année 2017. À l’heure où ces lignes sont écrites, les contours d’un accord se dessinent dans les négociations menées entre les 27 états membres et Londres ainsi donc que la tenue prochaine du vote.

Le débat britannique sur le Brexit et le référendum à venir incitent à s’interroger sur quatre risques. Le premier est la possibilité bien réelle d’une une sortie du Royaume-Uni de l’Union européenne. Le deuxième est lié au fait que le résultat du référendum ne marquera pas la fin du débat outre-Manche sur l’UE, et pourrait même engendrer un climat politique chaotique. Le troisième renvoie à la cohésion de plus en plus fragile du Royaume-Uni. Enfin, le quatrième risque touche à l’attitude du reste de l’Union qui, trop pressée d’en finir avec cet épisode, pourrait ne pas justement mesurer les conséquences du maintien, ou la sortie, du Royaume-Uni. Lire la suite

« En Europe, les opinions publiques ont peur du saut dans l’inconnu »

Dans son édition du 20 juin 2016, La Fabrique de l’Opinion analyse les bouleversements politiques et les revendications nationalistes et extrémistes auxquels est confrontée l’Union européenne. Il s’appuie pour cela sur l’article du président de la Fondation Robert Schuman Jean-Dominique Giuliani, « Extrémismes, populismes et nationalismes à l’assaut de l’Europe » publié dans le numéro d’été de Politique étrangère (n°2/2016).

Couv_platI_BATLe référendum sur le Brexit le montre une nouvelle fois : le « bouc émissaire européen » fonctionne à plein. Pourtant les fondations de l’Union européenne sont plus solides qu’il n’y paraît, notamment parce que les opinions publiques ont peur du saut dans l’inconnu.

Ce bouc émissaire est utilisé à peu près partout en Europe. L’arme préférée des extrémistes, dont le caractère populiste est ainsi confirmé, est le référendum. Depuis les débuts de la Communauté européenne, 56 référendums ont été organisés au sein de l’Union. Bien que seuls 16 d’entre eux ont été négatifs, les partis populistes continuent à les réclamer, en faisant ainsi l’arme suprême contre l’intégration européenne démontrant les réticences des peuples. Lire la suite