DarkMarket et cybercriminalité

Cette recension d’ouvrage est issue de Politique étrangère (2/2012), dont le premier dossier est consacré à « Internet, outil de puissance ». Julien Nocetti, chercheur associé au centre Russie/NEI de l’Ifri, propose une analyse de l’ouvrage de Misha Glenny, DarkMarket: Cyberthieves, Cybercops, and You (New York, Knopf, 2011, 304 pages).

Avant DarkMarket, les ouvrages sur la cybercriminalité se rangeaient en deux catégories. La première regroupe les auteurs – la plupart issus du milieu de la sécurité – se faisant un devoir d’alerter sur l’imminence d’un « Pearl Harbor numérique » ou d’un « cyber-Katrina ». La seconde, des experts informatiques et des chercheurs, qui optent pour une approche technique et des ouvrages au jargon impénétrable.
Une troisième catégorie émerge, composée d’ouvrages écrits par des journalistes et fourmillant d’enquêtes de terrain et de personnages décalés. Le résultat est concluant. Ces ouvrages narrent les histoires captivantes de hackers malfaisants (Kingpin, de Kevin Poulsen), d’enquêteurs au noble dessein (Fatal System Error, de Joseph Menn) et, dans le cas de DarkMarket, de batailles virtuelles où les affrontements se matérialisent. L’opus de Misha Glenny tente la biographie d’un obscur forum Web qui, entre 2005 et 2008, connectait acheteurs et vendeurs d’informations volées – généralement des données bancaires – et conseillait les programmes informatiques requis pour les subtiliser.
Sorte d’E-Bay de la cybercriminalité, DarkMarket était plus exclusif que son modèle : l’internaute devait préalablement obtenir un parrainage. Une communauté relativement vaste – 2 500 membres à l’apogée du site – a permis de voler plusieurs millions de dollars.
Puis vient cette révélation surprenante : pendant plus de deux ans, à l’insu de ses membres, DarkMarket a été administré par un agent du Federal Bureau of Investigation (FBI) sous couverture de l’identité d’un célèbre spammer polonais. Bien que nombre d’aspects de l’enquête du FBI restent drapés de mystère, les experts de l’agence s’avèrent plus créatifs qu’on ne pense. Coopérant avec ses homologues européens, le FBI parvient à arrêter la plupart des responsables de DarkMarket.
Journaliste d’investigation talentueux, M. Glenny a rencontré aussi bien les enquêteurs que les cybercriminels. Il dissèque l’histoire éphémère mais tortueuse de DarkMarket dans un style méticuleux, presque chirurgical. L’auteur, qui a publié des ouvrages sur l’Europe de l’Est avant de se consacrer au crime organisé puis à la cybercriminalité, est fort bien informé. Il dispose pour cela d’un casting impressionnant : agents du renseignement militaire turc, Tigres tamouls, membres de la famille royale saoudienne, frère d’un juge de la Cour suprême américaine, etc.
Plus que le simple récit, DarkMarket privilégie l’approche anthropologique de la communauté DarkMarket, élucidant ses motivations, ses procédés et sa philosophie anarchiste. Bien des cybercriminels optent pour ce milieu pour les mêmes raisons qui poussent la jeunesse désœuvrée du monde entier vers une criminalité plus classique. Désespoir et rejet de la pauvreté planent sur ce livre. C’est là un apport majeur de l’auteur : indépendamment des sommes d’argent dépensées par les États et par les entreprises pour leur sécurité informatique, la guerre contre la cybercriminalité ne sera pas vaincue sans qu’on appréhende pleinement la psychologie de ses adeptes.
DarkMarket ne cherche pourtant pas à replacer la disparition du site éponyme dans un contexte plus large. Le lecteur aimerait connaître la probabilité de l’émergence de successeurs ou savoir dans quelles autres formes d’activités peuvent s’engager les cybercriminels… En dépit de cette limite, l’ouvrage illustre remarquablement la façon dont la microhistoire d’Internet s’écrit sous nos yeux.

Julien Nocetti

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