Intifada française ?

Cette recension d’ouvrage est issue de Politique étrangère (3/2012). Denis Bauchard, conseiller pour le Moyen-Orient à l’Ifri, propose une analyse de l’ouvrage de Marc Hecker, Intifada Française ? De l’importation du conflit israélo-palestinien (Paris, Ellipses, 2012, 506 pages).

Marc Hecker part d’un constat : « Le conflit israélo-palestinien est en quelque sorte devenu une affaire française. » Il en tire la matière d’un livre riche de réflexions et d’analyses nuancées sur la façon dont ce conflit a été « importé », même s’il limite la portée de ce terme. Il en précise les raisons ; il dresse l’inventaire des forces associatives pro-israéliennes et pro-palestiniennes impliquées dans le débat ; il en décrit les modes d’action et essaie de tirer un bilan de leurs actions et de leurs influences.
Sur un sujet sensible, trop souvent traité de part et d’autre de façon émotionnelle, il apporte un regard lucide et serein. L’auteur donne un inventaire très complet des différents mouvements associatifs qui se mobilisent pour ou contre Israël, ou pour ou contre la création d’un État palestinien.
À cet égard, il apparaît que de part et d’autre, des opinions très diverses coexistent, des plus consensuelles aux plus radicales. Certes, il existe ce que l’auteur appelle deux « umbrella organizations », le Conseil représentatif des institutions juives de France (CRIF) d’un côté et la Plateforme des ONG françaises pour la Palestine de l’autre. Mais même à l’intérieur de ces deux regroupements, qui rassemblent dans le premier cas 60 associations et dans le second 27, les points de vue divergent, les tensions sont fortes et le consensus est difficile à trouver. Ces associations fonctionnent essentiellement avec des bénévoles, souvent en nombre limité ; leurs ressources financières sont parfois importantes et dans certains cas quelque peu opaques. Certaines ont une vocation généraliste – influencer les gouvernements et l’opinion dans le sens de leurs préoccupations –, d’autres ont des vocations spécifiques : par exemple l’Association pour le bien-être du soldat israélien (Absi), qui organise des galas pour recueillir des fonds en faveur des militaires israéliens. Certaines associations sont en fait des groupuscules parfois violents, comme le Bétar ou la Ligue de défense juive d’un côté, le collectif cheikh Yassine de l’autre.
Les liens avec l’ambassade d’Israël ou la délégation de la Palestine sont à géométrie variable, en fonction de la personnalité et du charisme des gens en place. Les « cibles » visées sont identiques : l’Élysée, le ministère des Affaires étrangères (considéré du côté pro-israélien comme favorable aux Arabes), les parlementaires, les médias. Les modes d’action sont comparables : articles de presse, manifestations, diffusion de documentation, organisation de « voyages d’études ». Des dérapages verbaux peuvent parfois occasionner de fortes tensions avec le pouvoir politique. La déclaration du ministre israélien Michaël Melchior, accusant en 2002 la France d’antisémitisme, relayée par certaines associations juives, en est un exemple.
Globalement cependant, les associations juives ne peuvent empêcher la dégradation de l’image d’Israël dans l’opinion publique, clairement reflétée par les sondages cités. Mais ce qui est en cause est moins leur action – bien que le CRIF donne l’impression d’un alignement sans nuance sur les positions, mêmes les plus radicales, du gouvernement israélien – que la politique de ce dernier. À cet égard, l’opération Plomb durci menée contre Gaza à la fin 2008 marque un tournant.
Dans l’ensemble, remarque l’auteur, la violence n’a pas été importée en France, malgré les propos d’Alain Finkielkraut comparant la hausse des actes antisémites au moment de la seconde intifada à la Nuit de Cristal. La liste des attentats et assassinats ciblés commis en France de 1972 à 1982 en lien avec le conflit israélo-palestinien reste courte. Depuis lors, le plus préoccupant est la radicalisation du langage, de la part tant des associations pro-israéliennes que pro-palestiniennes, tout comme la quasi-absence de dialogue entre les associations des deux bords. Le temps où la déléguée de la Palestine se rendait au déjeuner annuel du CRIF est révolu. On pointera aussi les amalgames entre, par exemple, la critique de la politique israélienne et l’antisémitisme. De façon générale, la tentation du manichéisme existe des deux côtés et l’on peut craindre que l’évolution du printemps arabe n’accentue ce phénomène.
M. Hecker a une conclusion nuancée : « Il existe une grande perméabilité de la France aux problématiques proche-orientales. Les répercussions du conflit israélo-palestinien sont multiples et prennent différentes formes, la plupart du temps non violentes. L’importation du conflit israélo-palestinien est devenue un enjeu de société et une problématique de sécurité intérieure ». La vigilance demeure nécessaire. Fondé sur une étude de terrain et sur une riche documentation, ce livre permet de mieux comprendre un phénomène d’« importation » qu’on retrouve dans d’autres pays mais pas au même degré, la France étant en effet, en Europe, le pays qui compte les communautés juive et arabe les plus importantes.

Denis Bauchard

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