The Race for What’s Left – Winner Take All

Cette recension est issue de Politique étrangère 2/2013. Michel Gueldry propose une analyse des ouvrages de Michael T. Klare – The Race for What’s Left. The Global Scramble for the World’s Last Resources (New York, Metropolitan/Picador, 2012, 320 pages) et de Dambisa Moyo – Winner Take All. China’s Race for Resources and What It Means for the World (New York, Basic Books, 2012, 272 pages).

00-KlareDambisa Moyo étudie le rôle de la Chine et Michael T. Klare l’ensemble des concurrents nationaux dans la compétition croissante pour les ressources naturelles (pétrole, minerais, terre, etc.). Le diagnostic est sombre : offre moins élastique, marchés tendus, déséquilibre structurel entre offre et demande, primes de risque croissantes (les ressources viendront de régions contestées ou instables), retours sur investissement décroissants. D. Moyo résume bien les causes de pression que M.T. Klare néglige, et les colossales combinaisons commerciales chinoises (prêts, investissements, etc.), sans mentionner le consensus de Pékin, expression consacrée pour ces « paquets » commerciaux. M.T. Klare préfère une approche réaliste du Grand Jeu des États-nations. Chacun reste donc dans son champ disciplinaire.
On sent le plaisir de M.T. Klare à décrire l’invasion des last frontiers, comme l’Arctique. Il est fasciné par l’analyse de la dégradation des ressources et par le spectacle de leur exploitation en milieu hostile. Pour lui, avant même les conflits inter-nations, le prix à payer (accidents, ravages naturels, surcoûts) pour ces aventures techniques extrêmes est immédiat. Ces exploitations prométhéennes reflètent donc la folie de la surconsommation et en permettent l’extension.
00-MoyoD. Moyo a un rapport complexe avec le néolibéralisme. Elle célèbre les spéculateurs : ils fournissent un signal aux autres acteurs du marché, donnent des incitations, lubrifient le marché, permettent des prix concurrentiels et l’allocation optimale des ressources. Bref, ces marchés « font en sorte de maintenir le monde en état d’équilibre – au moins la plupart du temps. » Plus loin, c’est le contraire : « Les marchés du crédit tendent à subir des crises à répétition, au contraire des autres marchés. […] Le gouvernement doit agir pour éviter des conséquences très néfastes. » Elle présente aussi son désir d’un marché meilleur comme une prédiction. Elle décrit la Chine comme un monopsone, abusant de sa position dominante qui « enferme les nations du monde entier dans une même interdépendance » ; pour les clients prisonniers, « la fuite est inutile ». Ce monopsone contrarie le marché de libre concurrence et élève les coûts d’entrée des concurrents potentiels pour ces ressources. La page 136 révèle son blocage intellectuel : contredisant son chapitre, elle affirme qu’« un modèle plus naturel » émergera puis conclut au contraire : « Le levier dont dispose le reste du monde sur la Chine est de moins en moins puissant. »
D’un côté, D. Moyo sonne l’alarme pour décrire l’expansion chinoise : « pillage des ressources », « ruée agressive », « croisade des marchandises », « incursions agressives ». Puis elle défend les échanges sino-africains, attaque les critiques occidentaux et insiste : pour l’opinion africaine, le soft power chinois est bienvenu. Elle s’enferre : là où l’aide occidentale corrompt et paralyse, le business chinois émancipe et responsabilise, mais elle souhaite une « crise des marchandises » pour arrêter la surchauffe ou, dans une formule sanglante, voit dans une « implosion économique » de la Chine « un espoir et une prière – et aussi une catastrophe mondiale imminente d’une autre sorte. » Sa conclusion paradoxale choque.
Ces ouvrages énumèrent des listes mécaniques de solutions sans développer, car ils décrivent mieux les problèmes actuels que des alternatives futures. Tous deux nient la théorie libérale du « doux commerce » et empruntent au réalisme offensif : les économies dominantes attaqueront le statu quo pour forcer leur position sur les ressources. Zambienne, D. Moyo veut croire au développement de l’Afrique par la Chine mais craint sa domination et le capitalisme effréné. M.T. Klare insiste sur la sécurité internationale. Avec la « fin du “tout facile” », (Klare), ces Cassandre montrent que le marché des ressources est et sera encore plus largement politique.

Michel Gueldry

S’abonner à Politique étrangère.

Acheter le numéro 2/2013 de Politique étrangère.

Ce contenu a été publié dans Revue des livres, avec comme mot(s)-clé(s) , , , . Vous pouvez le mettre en favoris avec ce permalien.

Laisser un commentaire