[Presse] Sari Nusseibeh – «Palestine : l’histoire avance plus vite que les idées»

Refletsdutemps.fr dédie une chronique à l’article « Palestine : l’histoire avance plus vite que les idées » de Sari Nusseibeh, paru dans PE 3/2013.

logo3Je reviens encore cette semaine à la revue Politique étrangère de nos amis de l’Ifri. On y trouve en entrée un très copieux article sur l’avenir des Israéliens et des Palestiniens suffisamment riche et argumenté, au point de vue original et assumé, pour que Reflets du Temps puisse s’en saisir, alimentant – on peut le supposer – un débat de haut niveau chez nos lecteurs.
L’auteur de cet article/propositions est un Arabe Israélien, président de l’université Al-Qods de Jérusalem. Son objet est dit d’emblée : « comme Palestinien de Jérusalem, j’ai désespérément tenté pendant 20 ans d’attirer l’attention de l’UE et d’autres émissaires internationaux sur les effets néfastes de la politique israélienne sur une solution à deux États ».
Le long article s’organise en une partie constats, suivi d’une riche partie propositions. Bienvenu, dans la très copieuse littérature sur le sujet des territoires à venir, toujours débordante du « ce qui ne va pas », et moins prolixe en « on pourrait… ».
Quelques allusions aux frontières de 67, issues de la guerre des Six Jours, ou à la Résolution 242 de l’ONU, où se trouve mentionnée, pour la première fois, la « souveraineté de l’intégrité territoriale de chaque État de la région ». Mais la pierre de départ de la démonstration de Sari Nusseibeh est : les accords d’Oslo. 1993. Rabin, Clinton, Arafat. Amendés ensuite par l’accord de Jéricho, puis de Taba. Au cœur, une Autorité Nationale Palestinienne, dont, sans fin, depuis 20 ans, on dessine les contours physiques et les pouvoirs… Un État en gestation, jamais complètement né ; un éléphant de pays. Accompagnant cette trop longue grossesse, des récits, des promesses, des rêves et autant de morts, de défaites, de désastres. Les « deux États », son mythe, en font partie. Or – souligne S. Nusseibeh – les jeunes d’aujourd’hui n’étaient pas nés quand ce projet est entré dans les représentations des deux peuples et de l’imaginaire international. Entre l’origine de l’idée et son apparente mort actuelle, se sont introduites des dynamiques, dont celle de la Colonisation Israélienne. Comment pousser des idées nouvelles en subissant de telles forces à l’œuvre ? Et, de constater, que depuis Oslo, « l’appropriation de territoires palestiniens a été multipliée par 120… Israël ayant enfermé les Palestiniens dans un territoire fragmenté ». Faut-il, pour autant, se suffire des efforts récents d’un John Kerry, reprenant, 20 ans après, le flambeau des rêves d’Oslo ? Peine perdue, nous dit cet article, « freiner l’expansion des colonies, attirer des investissements, ne pourra pas ralentir le cours de l’Histoire, et… ce processus par étapes – bâti sur le modèle ancien – ne permet pas de faire face à la vitesse à laquelle Israël absorbe la Cisjordanie ».
Regard lucide et bilan complet, par ailleurs, en ce qui concerne l’état actuel d’une AP « pas finie » et, qui plus est, malade. Absence de vision ; autorité des dirigeants interrogée ; corruption digne de films américains ; fondations en carton-pâte ; hausses des revenus calculés à partir des dons internationaux ; divisions internes au Fatah et progrès des intégrismes religieux. Une « île flottante », cette AP, nous dit Nusseibeh, cernée par les incursions rampantes, et ininterrompues de l’État hébreu. Nous avons là un argumentaire fortement posé, mais qui demeure évidemment un point de vue.
Les propositions d’un avenir israélo-palestinien, émanant de la démonstration de l’auteur, font feu sur les modèles négociatifs uniquement basés sur la « baguette étrangère » – fût-elle de bon aloi – qui font la part trop belle à des représentations extérieures, et… peut-être aux lobbys. Nusseibeh préconise un « mixte » d’action à la fois négociée et unilatérale (dont l’éventualité d’une initiative israélienne).
« Une confédération entre deux États, l’un, essentiellement juif, l’autre principalement arabe, avec des frontières totalement poreuses qui correspondraient aux lignes de démarcation démographiques » pourrait être l’objectif. Particulière attention aux droits des Palestiniens d’Israël ; gouvernance partagée pour les villes mixtes comme Jérusalem ; judéité et sécurité resteraient les impératifs d’Israël, tandis que l’indépendance et le droit au retour entreraient dans le partage au nom des Palestiniens. Principes déjà sur la table depuis longtemps, mais inclus dans un nouveau deal ; plus approprié par les parties et de nature à fédérer les populations. Une vue « d’en bas ». L’aspect économique est particulièrement éclairé : partage de l’eau, bien sûr, mais aussi du gaz ; prérogatives palestiniennes accrues en matière de commerce, exportation, gestion de ses ressources.
L’idée ne manque pas d’originalité et de culot, sous la plume palestinienne : Israël est forte et dominante dans le tandem ; reconnaissons-le, et – flattant le lion – donnons-lui des rôles à sa « mesure » !
Ainsi, dans le cas où Israël prendrait l’initiative d’un volet d’attributions supplémentaires de prérogatives à l’AP, il est suggéré d’agir, en levier, sur les fameuses zones issues d’Oslo (rappel : en zone A, Gaza, et les grandes villes, l’AP exerce une juridiction civile et de police ; en zone B, CisJordanie, autres que grandes villes, les fonctions de police sont exercées conjointement avec Israël ; en zone C  – 60% de tous les territoires palestiniens – les colonies israéliennes sont entièrement contrôlées par Israël). Nusseibeh, en fin praticien de la Systémie, chère à la psychologie sociale, qui fait bouger les autres en bougeant soi-même, suggère de faire glisser des zones B en A, d’éponger progressivement les C etc.… en matière de sécurité, c’est Israël « le camp dominant » qui l’assurerait. Rires de plus d’un : et « les Palestiniens accepteraient cette initiative unilatérale » ? Notre auteur abat son jeu : « les avantages pour l’AP et sa population seraient tels qu’il n’est pas inconcevable qu’à un certain point l’AP souhaite prendre part au processus… du coup, les deux approches (négociée et unilatérale) pourraient se fondre l’une dans l’autre ».
De proposition miraculeuse, évidemment, non ! Mais, de quelque chose de raisonné, à l’échelle de la Région, agissant par soi-même, n’attendant pas tout du Monde immobile, mixtant les éléments géopolitiques, démographiques, les volontés des gouvernances, mais aussi les mentalités des peuples en marche, et leur long cortège de représentations…
Et si ces lignes de Sari Nusseibeh valaient la peine d’être versées au dossier ? Merci à l’Ifri, de nous les donner à lire et à méditer.

Martine L. Petauton

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