La montée en puissance de la Chine et la logique de la stratégie

En exclusivité pour politique-etrangere.com, Alice Ekman propose une analyse de l’ouvrage d’Edward N. Luttwak, La montée en puissance de la Chine et la logique de la stratégie (Odile Jacob, Paris, 2012, 272 pages).

00-Luttwak-9782738127945Connu pour ses analyses stratégiques sur le temps long (de l’Empire romain à byzantin, jusqu’aux évolutions de la politique étrangère américaine), Edward N. Luttwak s’intéresse aujourd’hui à la montée en puissance économique, militaire et diplomatique de la Chine, et aux réactions qu’elle engendre de la part des voisins asiatiques. L’intérêt principal de cet essai est qu’il pose la question des conséquences – parfois involontaires – d’un positionnement chinois plus offensif dans la région Asie-Pacifique. Dans ces réflexions stratégiques précédentes, Luttwak rappelait que toute action peut entraîner une réaction qui en modifie les effets attendus, et qu’il n’est pas certain que la recherche de puissance et les signes d’agressivité ou de provocation favorisent la soumission chez les adversaires, mais qu’à l’inverse, elles peuvent entraîner une résistance accrue. Dans son dernier livre, l’auteur applique précisément ce raisonnement au cas chinois.
Les perceptions renforcées d’une menace chinoise depuis 2008 – ou simplement les doutes quant aux intentions réelles de sa politique étrangère – entraînent des actions d’anticipation qui peuvent s’avérer contre-productives pour la Chine. Luttwak considère ainsi que le renforcement des alliances entre les États-Unis – qui poursuivent leur « rééquilibrage » dans la région – et plusieurs pays de la zone Asie-Pacifique s’appuie en partie sur les craintes d’un durcissement de l’attitude de la Chine. Ces craintes ont également contribué à accélérer le renforcement de la coopération entre plusieurs pays de la zone (instauration d’un dialogue stratégique entre l’Inde et le Japon, aide japonaise au Vietnam – y compris pour mieux résister aux accrochages avec la marine chinoise, rencontres stratégiques entre le Japon et l’Australie, alliance de sécurité entre l’Australie et l’Indonésie, etc.)
Dans ce contexte, Edward N. Luttwak considère que les États-Unis ne doivent pas se positionner trop visiblement à la tête d’une alliance multilatérale dans la région – un positionnement qui poserait problème à la Russie, État-pivot qui pourrait alors se rapprocher du « camp chinois », selon l’auteur – tout en soutenant clairement ses alliés asiatiques quand il le faut, et en premier le Japon face aux revendications chinoises sur les îles Diaoyu-Senkaku.
Le fait qu’Edward N. Luttwak ne soit pas un spécialiste de la Chine représente un avantage. Son application générale des logiques de la stratégie à la politique étrangère chinoise offre une distance bienvenue sur le sujet, dominé par les analyses souvent très détaillées des sinologues. Mais on regrette parfois certaines vérités générales tirées hâtivement de références historiques et culturelles (tels que par exemple, le fait que l’histoire montrerait qu’en réalité les Han, en général, ne sont pas de grands stratèges), et la faible mention du caractère pragmatique de la diplomatie chinoise actuelle. Le livre n’échappe pas à un écueil répandu : celui d’analyser la politique étrangère de la Chine, plus que celle d’autre pays, dans le temps long, de la dynastie des Tang à celle des Qing, avec des références à la tradition chinoise classique, au « cycle de vie des régimes chinois », comme si l’Histoire suivait un enchaînement plus logique à Pékin qu’ailleurs, ou que les dirigeants chinois actuels (ultra-pragmatiques pour la plupart) avaient tous pour livre de chevet L’Art de la guerre de Sun Zi.
Cette lecture permet néanmoins de réfléchir à la perception de la puissance actuelle et à venir – souvent amplifiée – de la Chine, et plus généralement au rôle des perceptions nationales en politique étrangère. L’auteur évoque l’« autisme des grands États » (p. 36), les « sensibilités nationales qui s’opposent » (p. 81), l’utilisation de « ruses et techniques intraculturelles dans des conflits interculturels » (p. 91) et les malentendus qui parfois en découlent. Ces lignes font directement écho aux divergences de perceptions et d’analyses constatées par les chercheurs et praticiens de la politique étrangère sur le terrain. Ces divergences sont parfois sur-interprétées en Chine – et utilisées pour alimenter l’opposition « Chine-Occident » affichée par la nouvelle équipe dirigeante – mais aussi sous-interprétées dans de nombreux pays occidentaux. Le livre d’Edward N. Luttwak rappelle à quel point il est aujourd’hui indispensable de prendre davantage en compte les écarts de perception dans l’analyse de la politique étrangère chinoise.

Alice Ekman

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