Royaume d’asphalte. Jeunesse saoudienne en révolte

Cette recension a été publiée dans le numéro d’hiver de Politique étrangère (n°4/2016). Yves Gounin propose une analyse de l’ouvrage de Pascal Menoret, Royaume d’asphalte. Jeunesse saoudienne en révolte  (La Découverte/Wildproject, 2016, 288 pages).

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« Comment peut-on être Saoudien ? » Chacun ou presque a aujourd’hui son opinion sur la politique qu’il conviendrait de mener avec l’Arabie Saoudite. Les plus réalistes y voient un pôle de stabilité dans un environnement régional troublé ; les moins cyniques s’alarment du soutien aveugle de l’Occident à l’un des régimes les plus rétrogrades au monde. Mais qui connaît l’Arabie Saoudite ? Si, depuis l’arrivée au pouvoir du roi Salmane en janvier 2015 et la sombre guerre de succession qui se joue déjà autour du monarque octogénaire, la gérontocratie qui la gouverne éveille désormais la curiosité, la société saoudienne demeure opaque à l’observateur étranger. Publiée en 2011, la thèse d’Amélie Le Renard « Femmes et espaces publics en Arabie Saoudite » levait le voile sur le sort fait aux femmes. C’est ici aux hommes que Pascal Menoret s’intéresse.

Il le fait par un biais surprenant et a priori déroutant : l’étude des rodéos urbains auxquels se livrent les jeunes marginaux de Riyad pour échapper au sentiment d’ennui (tufush) qui les submerge et pour manifester leur colère contre l’étouffante répression. Il ne faudrait pas cependant réduire le Saudi drifting à une déclinaison moyen-orientale de Fast and Furious. Les conducteurs qui s’y adonnent sont plus souvent des Bédouins lumpen-prolétarisés que des enfants de cheikhs ; les voitures qu’ils utilisent sont des berlines japonaises, pas des voitures de sport customisées.

Dans une « ville sur autoroute », déshumanisée, sans centre géographique, convertie au tout-automobile, les jeunes essaient de se réapproprier un espace dont ils se sentent exclus. Dans un pays d’où toute forme d’expression politique est bannie, où le clientélisme règne en maître, où la surveillance policière est omniprésente, où la séparation sourcilleuse des genres exacerbe les frustrations, les jeunes qui veulent mal se conduire conduisent mal. Les pilotes ne se contentent pas de faire crisser des pneus. L’alcool et les drogues s’échangent (le Captagon est la drogue la plus répandue). Les tabous sexuels sont violés. Le monde des rodéos renvoie « l’image macabre et inversée de la société saoudienne ».

Pascal Menoret a d’abord publié son livre en anglais chez Cambridge University Press en 2014. Profitant d’une résidence d’écrivain, il l’a traduit en français. S’il reprend une partie de sa thèse soutenue en 2008, sa démarche est volontiers interdisciplinaire et emprunte moins à l’histoire qu’à l’urbanisme. Il a exploité les archives personnelles de l’architecte Constantinos Doxiadis qui, au début des années 1970, a entrepris la rénovation urbaine de Riyad, essayant, comme Le Corbusier à Chandigarh ou Niemeyer à Brasilia, de forger la « ville du futur », mais se heurtant aux intérêts patrimoniaux des cheikhs.

C’est surtout à l’anthropologie que la démarche de Pascal Menoret est redevable. Il relate ses deux années de terrain à Riyad à la première personne du singulier, sans hésiter à évoquer les difficultés rencontrées. C’est que la société saoudienne ne se laisse pas pénétrer facilement. Pascal Menoret raconte avec beaucoup d’humilité la méfiance qu’il a suscitée en raison de ses origines – il n’est pas musulman et était suspecté d’être un espion –, et les résistances qui lui ont été opposées – il a dû renoncer à enquêter dans les tribus bédouines du Haut Najd pour se concentrer sur les réseaux informels de la capitale. Au-delà de ce qu’il nous apprend sur la société saoudienne, son livre est un modèle de recherche en anthropologie politique.

Yves Gounin

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