Danser sur un volcan. Espoirs et risques du XXIe siècle

Cette recension a été publiée dans le numéro de printemps de Politique étrangère (n°1/2017). Yannick Prost propose une analyse de l’ouvrage de Nicolas Baverez, Danser sur un volcan. Espoirs et risques du XXIe siècle (Albin Michel, 2016, 248 pages).

Danser sur un volcan

Le dernier ouvrage de Nicolas Baverez offre un morceau de bravoure, qui consiste à essayer d’expliquer simultanément les transformations du capitalisme, le retour des conflits et la relation entre les deux. Le terme de disruption pourrait résumer le nouveau siècle : une série d’événements très peu probables mais dont l’effet de propagation et de dommage « génère une incertitude radicale ». Nicolas Baverez est surtout connu pour ses positions déclinistes, qui fustigent habituellement l’excès de dépenses publiques, l’incapacité de la France à réformer son économie, l’immobilisme social, etc. L’ouvrage leur est fidèle, mais il nuance le propos et élargit son diagnostic au reste de l’Occident. Le capitalisme connaît une évolution majeure qui met à mal les États développés : la révolution numérique non seulement permet de contourner les frontières et rend obsolète le système fiscal sur lequel repose l’État providence, mais elle profite d’abord à quelques oligopoles américains.

Sur le plan interne, l’Occident voit s’accroître la polarisation des territoires et l’aggravation des inégalités, tant pour les statuts que pour les capacités des individus, et en premier lieu celles de la connaissance. Une société de la rente étouffe la concurrence nécessaire à la préservation d’un capitalisme dynamique et créatif, susceptible de rebattre les cartes entre individus. Les classes moyennes sont menacées, et les pauvres doivent s’endetter pour faire face à la réduction de leur pouvoir d’achat. Deux types de politiques économiques tentent de lutter contre la stagnation : les Américains parient sur la croissance et l’emploi au risque de l’érosion des actifs (comme de leur monnaie), alors que les Allemands (et peut-être bientôt les Chinois) privilégient la stabilité et la transmission du patrimoine. Les économies occidentales sont bousculées par les puissances émergentes, mais l’auteur sait nuancer l’habituel panégyrique de ces dernières. Ainsi, ce qu’il sacrifie à l’afro-optimisme, il le reprend dans une description lucide de la fragilité des « puissances » africaines montantes.

Le clivage principal ne sépare plus le Nord et le Sud, mais des « modes de régulation du capitalisme et des régimes politiques libéraux ou autoritaires ». Avant de juger sur des critères moraux, il s’agit d’abord d’évaluer la capacité de ces modes à assurer leur survie. La « capacité à s’adapter » est essentielle, et si l’Occident dispose d’atouts indéniables pour ce faire, il perd du terrain face aux émergents. Mais l’émergence montre aussi ses limites. La polarisation des revenus, encore plus brutale dans ces sociétés, pousse les régimes à trouver des dérivatifs, comme le nationalisme ou la religion. La Russie et le monde arabo-musulman sont l’expression de ce « retour de la géopolitique » qui caractérise le XXIe siècle. L’impasse d’un capitalisme inégalitaire sous-tend cette « revanche de l’histoire », dont l’expression la plus tragique est la résurgence des guerres. « La guerre de religion mondiale lancée par le fondamentalisme islamique » fournit une matrice majeure, mais les ambitions de puissance des autres États révisionnistes de l’ordre occidental sont également inquiétantes. La gouvernance mondiale est devenue un exercice délicat, eu égard au retour de la primauté des intérêts nationaux et de l’opposition entre modes de régulation. La « fin des compromis » empêche de gérer efficacement les biens publics mondiaux et menace donc l’ensemble de l’économie mondiale et des sociétés de la planète.

L’ouvrage s’achève sur un plaidoyer appelant à opposer un « fanatisme de l’humanité » aux fanatismes de nationalité (selon une expression d’Élie Halévy). Livre dense et sans jargon, aux prises de position parfois audacieuses ou schématiques, mais honnête dans son argumentation et l’illustration de ses propos, l’ouvrage de Nicolas Baverez fournit une grille de lecture tout à fait valable et pratique du monde actuel.

Yannick Prost

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