Les problèmes agraires de la R.A.U.

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L’article « Les problèmes agraires de la R.A.U. » a été écrit par René Dumont, professeur à l’Institut national agronomique – et invité par le ministre égyptien de l’agriculture à fournir un rapport sur les problèmes agraires de la R.A.U. –, et publié dans le numéro 2-3/1968 de Politique étrangère.

I. – PROBLÈMES GÉNÉRAUX : NÉCESSITÉ D’UN CONTRÔLE DES NAISSANCES EFFICACE

Les problèmes agraires de la République Arabe Unie présentent une situation unique au monde, d’abord pour leurs conditions naturelles de vallée et delta irrigués, sous climat désertique ou quasi désertique. Il en est découlé un héritage historique, (donc économique, social et politique) également tout à fait original. L’Égypte ancienne a réalisé, très tôt dans l’histoire, juste après l’Asie mineure, une agriculture déjà intensive.

Elle y a ajouté un État centralisé de grande ampleur, qui était absolument nécessaire pour obtenir une meilleure utilisation de l’eau. Elle a établi, la première dans l’histoire, une administration respectée, la plus efficace à l’époque.

Si la période coloniale de la fin du XIXe siècle réalise une certaine expansion économique, qui se poursuit en gros jusqu’à la Première Guerre mondiale, celle-ci fut trop exclusivement orientée vers le coton longue fibre, surtout destiné à l’industrie britannique. Certes le coton apportait une certaine richesse, mais celle-ci fut fort mal répartie socialement et trop peu utilisée pour les investissements industriels et l’équipement général du pays.

De 1914 à 1952, on enregistre une phase de stagnation ; alors que les deux guerres, malgré les difficultés qu’elles entraînaient et en partie à cause de celles-ci, eussent pu devenir un facteur stimulant, incitant à l’industrialisation. Certaines études estiment que le produit national brut du pays, dans cette période, a tout juste suivi le mouvement de la population. Pour l’agriculture seule, il paraît certain que la production per capita a, dans cette période, sensiblement reculé. Pour le paysan pauvre, le petit fermier ou le métayer, et pour l’ouvrier agricole, la situation avait largement empiré dans cette période, du fait du prélèvement excessif de l’ensemble des propriétaires fonciers, et pas seulement des féodaux.

Depuis 1952, et plus nettement depuis 1956, le redressement économique a été fort important, malgré des contingences extérieures souvent difficiles. Mais tous les problèmes n’ont — évidemment — pas encore été résolus. Le développement industriel réalisé sous sa forme moderne, n’a pas pu créer un nombre d’emplois suffisant pour résorber le chômage urbain, et surtout pas le chômage déguisé des campagnes.

La production agricole, d’après le Bulletin économique de la Banque Nationale d’Égypte, aurait crû de 28 % entre 1950 et 1962, ce qui constitue une très jolie prouesse, étant donné le niveau des rendements de 1950 par feddan, déjà élevé, et du fait que l’extension des surfaces restait alors très réduite. Mais pendant le même temps, la population augmentait de presque un tiers : ce qui ne permettait pas, si ces données sont exactes, un accroissement des ressources alimentaires d’origine locale per capita. Cependant, l’arrivée à des conditions spéciales de blé américain, comme le trop bas prix du pain, ont favorisé, ces dernières années, l’augmentation de sa consommation. Aussi les importations de blé ont-elles environ quadruplé depuis 1955, constituant pour ce pays une très lourde charge, qui freine les achats d’équipement, et qui menace de s’aggraver dans l’avenir, année après année.

Au cours du premier Plan, on a estimé à 16,8 % en cinq ans, ou 3,3 % l’an, l’accroissement de la production agricole de la R.A.U. Il est possible que cette estimation soit un peu optimiste, compte tenu des difficultés que l’on rencontre en évaluant les productions d’autoconsommation, non commercialisées. Pendant cette période, les surfaces cultivées ont commencé à augmenter sensiblement, mais avec. les rendements modestes que donnent toujours les premières cultures. Compte tenu de ce facteur, il me paraît possible que l’accroissement des récoltes locales et de l’élevage n’ait pas très sensiblement dépassé celui de la population, s’il est vrai que ce dernier approche 3 % l’an. Spécialement grave nous apparaît l’accroissement insuffisant des principales ressources en protéines, telles que le lait, les fèves et les lentilles, la viande et le poisson. Un récent redressement de la production de viande n’intéresse pas les plus pauvres, du fait de son prix relativement élevé.

La République Arabe Unie se trouve engagée dans deux guerres. L’une, à moyen terme, en Palestine. L’autre, à long et très long terme, pour faire face à son explosion démographique. Si la R.A.U. gagnait la première guerre, mais au prix de sacrifices qui risqueraient de lui faire perdre la seconde, elle serait finalement battue. Un livre officieux des États-Unis (Al Mussawar, 11 janvier 1968) annonce déjà cette défaite. Pour l’éviter, il serait bon de ne pas aiguiller, par les privilèges qui leur sont accordés, tous les meilleurs cerveaux vers l’armée. Il est également indispensable de réserver les moyens de production agricole, en accordant la priorité aux usines d’engrais et au ciment destiné aux canaux d’irrigation, au réseau de drainage, aux bâtiments agricoles et d’usines, etc..

Dans dix ou douze années, quand l’extension des terres cultivées grâce au haut barrage d’Assouan se ralentira, l’augmentation annuelle des rendements par feddan deviendra plus difficile, du seul fait qu’ils seront plus élevés. Si l’on veut améliorer vite la nutrition, l’équipement, donc la balance des comptes, il serait prudent de réduire, dès avant 1980 au plus tard, l’accroissement annuel de population largement en dessous de 2 % par an. Dépasser ce chiffre serait tout à fait déraisonnable. […]

VI. ESSAI DE CONCLUSION

Le surpeuplement domine depuis longtemps l’économie agraire égyptienne, et oblige à l’obtention de rendements très élevés par feddan, à la répétition incessante des cultures, de préférence de court cycle. La R.A.U. doit désormais rechercher d’abord la production maxima par feddan. Ce qui l’empêchera d’obtenir la productivité la plus élevée du travail, lequel ne correspond nullement à la même combinaison des facteurs de production. Il est donc sage de limiter ce surpeuplement, car la course engagée avec la population sera de plus en plus difficile à suivre.

Objectif proposé n° 1 : moins et 2 % l’an de croît de la population avant 1980, moins de 1 % avant 1990, et une certaine stabilisation bien avant la fin du siècle.

Ces mesures ne dispensent nullement de l’objectif n° 2, qui est l’intensité maximale de production et qui sera recherchée :

— par une succession plus rapide de cultures, un meilleur respect du calendrier cultural, des binages plus fréquents, et surtout un arrosage mieux contrôlé (paiement de l’eau au volume utilisé) ;

— par une croissance rapide du secteur horticole (fruits en meilleure condition, légumes) et des fourrages très intensifs, de culture sarclée ; avec des vaches et chèvres hautement laitières ;

— par une utilisation toujours plus intense de fumure organique (aujourd’hui souvent gaspillée) et minérale, en mettant l’accent sur l’azote et le phosphate ;

— par des variétés de plantes cultivées plus productives, résistantes à la verse, aux insectes et aux maladies, de préférence à court cycle.

L’organisation coopérative et de crédit a permis les récents accroissements de production, mais risque vite de stagner, si elle figeait les rotations au schéma actuel. Il lui faut constamment innover, développer l’épargne individuelle et collective, et aussi pousser aux plantations et améliorations foncières permettant une meilleure maîtrise de l’eau. Le paiement des produits à la qualité encouragera cette dernière. A côté du coton et du riz, les fruits, les légumes et le tabac peuvent devenir des postes essentiels à l’exportation. La réduction des importations de produits animaux, et même de céréales, doit être aussi envisagée. Une éducation coopérative permettra de donner plus de pouvoir aux paysans, en luttant contre la bureaucratisation, excessive à ce jour, de l’agriculture de R.A.U.

La mise en valeur de nouvelles terres peut être réalisée avec comme objectif prioritaire l’accroissement de production. L’expérience d’Al Tahrir Sud souligne les difficultés de mise en valeur des sables, et incite à mobiliser d’abord toutes les autres terres. Elle met en garde contre la généralisation dogmatique des fermes d’État, qui ont déjà coûté assez cher à l’économie de la R. A. U. Un paysannat plus dynamiquement encadré de coopératives et de techniciens cultivateurs semble être, au stade actuel, une des meilleures formules de mise en valeur. Mais c’est là un problème d’abord politique.

La R.A.U. a obtenu jusqu’ici de fort beaux résultats en matière de développement agricole, mais ils ont été à peu près entièrement absorbés par la « marée démographique ». Il lui faut donc freiner cette dernière et accélérer la croissance agricole. Ceci ne s’obtiendra pas par l’autosatisfaction et la complaisance, mais par des critiques et autocritiques constructives, associées à des recherches constantes d’innovations. Dans ce but, il serait bon de constituer du moins deux commissions d’évaluation (au sens anglais du terme). L’une étudierait les réalisations et la situation économique d’Al Tahrir, pour examiner si l’attribution plus rapide, aux colons, des terres déjà mises en valeur ne pourrait réduire l’ampleur — actuellement excessive — du déficit. L’autre étudierait l’ensemble des coopératives de village — générales, ou issues de la réforme agraire — pour proposer toutes les améliorations possibles dans leurs activités, leur fonctionnement, leurs résultats.

La R.A.U. a tous les éléments en main pour gagner la course, à long terme, production alimentaire-population. Mais elle la perdrait vite, si elle considérait que celle-ci est facile à gagner, et continuait à s’auto-complimenter, là où il vaudrait mieux s’auto-critiquer. C’est l’ambition de cette modeste étude que d’avoir proposé un certain nombre de critiques constructives, mais discutables, car elles se basent sur une connaissance très insuffisante d’un problème fort complexe.

Lisez l’article en entier ici.

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