Afrique du Sud : les paradoxes de la nation arc-en-ciel

Cette recension a été publiée dans le numéro de printemps de Politique étrangère (n°1/2018). Victor Magnani, chercheur au Centre Afrique subsaharienne de l’Ifri, propose une analyse de Philippe Gervais-Lambony, Afrique du Sud : les paradoxes de la nation arc-en-ciel (Le Cavalier bleu, 2017, 176 pages).

En 1994, Philippe Gervais-Lambony a ouvert la voie de l’Afrique du Sud à de nombreux chercheurs français en sciences humaines et sociales, en étant le premier directeur scientifique de l’Institut français d’Afrique du Sud. Les études de géographie, notamment urbaine, puis d’histoire et de préhistoire, d’anthropologie ou encore de science politique s’y sont ainsi développées pour tenter de saisir les multiples facettes de la société sud-africaine. Cet ouvrage mobilise ces différentes disciplines, non pour invalider certains lieux communs comme l’exceptionnalité sud-africaine sur le continent ou le « miracle » de sa transition démocratique, mais plutôt pour les nuancer et les mettre en perspective.

Les efforts de contextualisation et de pédagogie révèlent l’érudition d’un fin connaisseur de l’Afrique du Sud. Les entrées thématiques (histoire, société et culture, économie) permettent d’aborder les principales continuités de l’Afrique du Sud post-­apartheid, telles la ségrégation spatiale, les antagonismes raciaux ou la culture de la violence, ainsi que les grandes recompositions à l’œuvre – ­notamment la consolidation d’une démocratie ­multiraciale ou l’émergence d’une classe moyenne noire.

Un des grands intérêts de cet ouvrage est également de mettre en lumière la diversité et, parfois, la cohabitation (des langues, des religions, des communautés…) observées en Afrique du Sud, à tel point que l’auteur propose la dénomination « les Afriques du Sud », plus en phase avec sa pluralité. On comprend aussi la pluri-appartenance qui caractérise bon nombre de Sud-Africains. Celle-ci peut être spatiale (le township en tant que lieu de sociabilité et la banlieue périurbaine qui permet d’accéder à un confort supérieur), religieuse (syncrétisme entre christianisme et religions dites « traditionnelles »), linguistique (usage des langues africaines dans le cadre familial et de l’anglais dans le cadre professionnel ou pour l’éducation des enfants), sociale (la fragilité de l’appartenance à la classe moyenne), raciale (c’est le cas notamment d’élèves noirs ayant été scolarisés dans des écoles majoritairement et historiquement « blanches ») ou politique (l’alliance au pouvoir permet d’être syndicaliste et membre du gouvernement, communiste et soutien de politiques néolibérales).

On regrettera cependant une bibliographie générale limitée et le faible nombre de références pour chacun des thèmes abordés. Celles-ci auraient permis au lecteur d’approfondir ses connaissances en se référant aux multiples sources mobilisées par l’auteur et d’explorer différentes perspectives sur des thématiques particulièrement complexes, à l’image des causes de la fin de l’apartheid, des défis de la « réconciliation », ou de la mutation de l’African National Congress, de mouvement de libération à parti de gouvernement. Par ailleurs, certaines thématiques sont éludées ou abordées seulement à la marge. Ainsi en est-il des évolutions de la politique étrangère sud-africaine, ou d’une dépendance croissante vis-à-vis de la Chine, traitées de manière quelque peu ­réductrice sous l’angle économique.

Cet ouvrage reste une parfaite introduction pour quiconque cherche à se familiariser avec les enjeux contemporains de l’Afrique du Sud. Il est également fort utile, y compris pour des observateurs avertis, car il expose de manière claire et synthétique les principaux indicateurs socio-économiques et démographiques du pays.

Victor Magnani

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