Entre concentration et dispersion : le bel avenir de la puissance

Suite au sondage réalisé sur ce blog, nous avons le plaisir de vous offrir l’article du numéro-anniversaire de Politique étrangère (n° 1/2019) – disponible dès vendredi – que vous avez choisi d'(é)lire : « Entre concentration et dispersion : le bel avenir de la puissance », écrit par Thomas Gomart, directeur de l’Ifri.

Loin d’être un absolu – « mais une relation humaine » –, la puissance se conçoit sur les plans théorique et politique. À la fois concept d’analyse et principe d’action, elle est désormais comprise sous ses diverses formes, tout en faisant l’objet d’une historiographie la magnifiant ou, au contraire, la décriant.

Sans doute faut-il commencer par distinguer la puissance, qui suppose une accumulation de moyens, et l’exercice de la puissance, qui exige une volonté propre. La première se développe, s’apprécie ou se déprécie sur la durée, alors que le second se heurte inévitablement à l’ordre des choses, et revêt à ce titre une charge conjoncturelle. L’une et l’autre ne peuvent se comprendre qu’en fonction de différentes échelles de temps, car aucune puissance n’est née grande. Pour le devenir, elle doit disposer d’un portefeuille de ressources (humaines, morales et matérielles) et le faire fructifier en fonction d’un projet, qui varie non seulement sous l’effet de forces internes et externes, mais surtout de la direction, au sens de l’intention, qui lui est donnée. L’ensemble des réaménagements virtuellement réalisables constitue le potentiel. Cette approche permet de définir la puissance comme « la combinaison du potentiel et du passage à l’acte ».

L’analyse de l’environnement rappelle que « les facteurs de puissance ne sont pas les mêmes de siècle en siècle ». À titre d’exemple, la Revue stratégique de défense et de sécurité nationale remise à Emmanuel Macron en octobre 2017 souligne la réapparition de la compétition militaire : « La hiérarchie de la puissance internationale est aujourd’hui en évolution rapide. L’incertitude, l’anxiété ou au contraire les ambitions nouvelles générées par cette situation mouvante sont en soi facteurs de risque. La compétition, d’abord économique et technologique, s’étend de plus en plus au domaine militaire. » Cette entrée en matière revient à souligner une évidence souvent oubliée : l’opposition entre conduites économique et diplomatico-stratégique ; la première poursuit un objectif relativement limité alors que la seconde se déroule « à l’ombre de la guerre ». C’est tout l’art du politique de savoir les distinguer, pour mieux les conjuguer.

À horizon de dix ans, toute réflexion sur la puissance soulève une question de hiérarchie. Au début des années 1980, Fernand Braudel (1902-1985) établissait le constat suivant : « Le capitalisme a besoin d’une hiérarchie », avant d’ajouter, « le capitalisme n’invente pas les hiérarchies, il les utilise » – constat fort utile si l’on considère qu’il continuera à régir les échanges économiques. Cette réflexion sur la puissance dépend donc du pari fait sur le cours de la globalisation à venir, étant entendu que la rivalité entre pays est un facteur parmi d’autres qui l’oriente. Est-ce le principal ? Peut-être pas, au regard des dégradations environnementales produites par les modes de consommation actuellement à l’œuvre. Néanmoins, on cherchera ici à éclairer ce versant particulier, parce qu’il est le plus proche de nous.

Sur le plan politique, il s’agit d’envisager les conséquences d’un possible changement au sommet de la hiérarchie mondiale entre les États-Unis et la Chine. L’ascension de cette dernière, ainsi que les réactions qu’elle suscite de la part des États-Unis, représentent le principal enjeu de politique internationale à court, moyen et long termes. Sur le plan théorique, n’assistons-nous pas à une dispersion de la puissance – ou, au contraire, à sa concentration. La question mérite d’être posée en raison de la diffusion rapide des technologies de l’information et de la communication (TIC) à l’échelle globale. L’empowerment, c’est-à-dire la capacité d’action individuelle démultipliée grâce aux TIC, caractérise la décennie écoulée. Cette diffusion, au cœur des activités humaines, oblige à repenser les hiérarchies même si elles n’ont nullement vocation à disparaître. Elle s’accompagne également de fortes concentrations au regard notamment du rôle joué par un nombre limité de plates-formes numériques. Cette double approche, politique et théorique, revient à considérer que les dynamiques actuellement à l’œuvre ne peuvent manquer d’engendrer de vives tensions et de sévères accrocs à l’ordre existant. Elle invite à suivre de près l’intense compétition technologique et scientifique dont dépendent à la fois la domination économique et la supériorité militaire.

La Chine au sommet de la hiérarchie mondiale ?

Le rapport entre historiographie et histoire révèle l’état d’esprit dominant des élites stratégiques à un moment t. À trente ans d’intervalle, deux livres balisent le débat sur la puissance et reflètent les préoccupations, en particulier à Washington, où « au plus haut niveau, les décideurs sont souvent portés à croire que tout événement vieux de plus de dix ans relève de l’histoire ancienne ».

Publié en 1987, The Rise and Fall of the Great Powers de Paul Kennedy analyse les décalages dans le temps entre l’accession d’un État à la puissance économique et sa traduction inévitable dans le domaine diplomatico-stratégique. À l’aide d’exemples, l’historien britannique montre qu’une fois au sommet de la hiérarchie, une puissance commence à se désagréger sous son propre poids, en raison des ressources économiques nécessaires à son effort militaire. Cela la conduit à un sur-engagement stratégique (strategic overstretch), qui entraîne son déclin. Fondamentalement relative, la puissance varie en fonction des taux de croissance et du degré d’avancement technologique des autres acteurs. Au moment de la parution de cet ouvrage, les rivaux potentiels des États-Unis étaient l’Allemagne et le Japon, les deux principaux vaincus de la Seconde Guerre mondiale ; la Chine n’apparaissait alors pas dans l’équation.

Publié en 2017, Destinated for War: Can America and China Escape Thucydides’ Trap?, de Graham Allison, souligne la rapidité de l’émergence de la Chine depuis 40 ans, et les risques élevés de conflit avec des États-Unis bien décidés à défendre leur place de numéro un mondial. Le succès rencontré par ce dernier ouvrage correspond sans doute à un nouveau « moment Spoutnik » à Washington. En 1957, les autorités américaines avaient été déstabilisées par la poussée technologique des Soviétiques, capables d’envoyer un satellite dans l’espace : elles répondirent en mobilisant des ressources considérables pour leur projet de conquête spatiale. Ce succès correspond à une analyse très largement partagée à Washington selon laquelle les États-Unis doivent contrer l’émergence de la Chine now or never. Dans dix ans, nous saurons si le premier mandat de Donald Trump, en dépit de toutes les controverses occasionnées, aura été celui d’une mobilisation bi-partisane, réussie ou ratée, des ressources pour contrer l’émergence de la Chine. […]

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