Guerre au Yémen : an V

Suite au sondage réalisé sur ce blog, nous avons le plaisir de vous offrir l’article du numéro d’été 2019 (n° 2/2019) – disponible dès demain – que vous avez choisi d'(é)lire : « Guerre au Yémen : an V », écrit par François Frison-Roche, chercheur au Centre national de la recherche scientifique (CNRS).

Les divers conflits qui se déroulent au Yémen sont entrés depuis mars 2019 dans leur cinquième année. La lenteur des négociations entamées par le nouveau représentant spécial du secrétaire général de l’Organisation des Nations unies (ONU), le Britannique Martin Griffiths, montre toute la complexité de ce dossier, que la communauté internationale a laissé dériver dès l’origine. Il n’est pas certain que le format actuel des discussions – gouvernement « légitime »/« rebelles » houthis –, repris lors des accords
de Stockholm (6-13 décembre 2018), puisse apporter un début de réponse pérenne à cette guerre, tant la situation a évolué en quelques années. D’autres acteurs, qu’il serait illusoire de vouloir ignorer ou dissimuler, ont émergé, et on peut se demander si l’appréciation onusienne de la situation ne ressortit pas à la fiction.

Cette tentative de résolution des conflits yéménites s’inscrit en effet dans un environnement régional de plus en plus large et de plus en plus instable. Il ne concerne plus seulement le Proche-Orient, mais glisse inexorablement vers le sud de la Péninsule arabique et la région de la mer Rouge. Malgré certaines apparences rassurantes et trompeuses, l’équilibre des régimes de certains pays de cette zone pourrait basculer du fait de leur fragilité intérieure, politique ou économique (Arabie Saoudite, Iran, sultanat d’Oman). Il en va de même pour plusieurs pays de la Corne de l’Afrique, certains largement « faillis » (Somalie), d’autres de plus en plus fragiles (Djibouti, Kenya), et les
« bonnes nouvelles » venant de la récente réconciliation entre l’Éthiopie et l’Érythrée
ne doivent pas faire illusion concernant les autres pays des bords de la mer Rouge. Le président soudanais Omar el-Béchir vient de tomber du fait de la contestation de sa dictature, et le régime militaire égyptien peine à contenir le terrorisme.

La « communauté internationale » aura du mal à proposer dans un avenir proche des solutions équitables à des dirigeants souvent autocrates, dictateurs, voire criminels. La gravité du dossier yéménite, qui ne se limite pas à une catastrophe humanitaire, serait-elle de nature à annoncer d’autres conflits dans la région ? La pauvreté endémique de l’immense majorité des populations concernées fournit un terreau idéal aux organisations terroristes (Al-Qaïda, Daech) et autres islamistes radicaux qui, au nom d’un changement fantasmé, instrumentalisent la religion pour mieux assouvir leur volonté d’hégémonie. Le traitement de la gangrène du terrorisme islamique, qui se répand, peut-il se limiter à des
assassinats ciblés par drones interposés, comme c’est le cas en Somalie et au Yémen ?

Sur le terrain yéménite, il faut distinguer la situation politique intérieure – de plus en plus fragmentée – et la situation militaire – très éclatée. En ce qui concerne la première, on voit que le pays s’enfonce toujours plus dans un chaos qu’une situation humanitaire effrayante et durable ne pourra qu’aggraver. Quant à la seconde, on ne peut que constater que les forces de la coalition dirigée par l’Arabie Saoudite, largement supérieures à l’aune de la qualité des matériels militaires engagés, n’ont pas réussi à venir à bout de ces rebelles houthis qui savent que leur adversaire désigné – le « gouvernement légitime » yéménite – n’est finalement que peu représentatif, et promeut souvent des intérêts étrangers.

Un environnement régional déstructuré

Les conflits yéménites sont révélateurs d’un contexte régional en profonde mutation. Sur une complexité intérieure manifeste sont venus se greffer des conflits par procuration entre puissances régionales concurrentes, sur les plans politique, militaire et confessionnel. Le jeu des alliances a également entraîné l’implication plus ou moins forte de pays riverains. Quant aux grandes puissances – notamment les cinq membres permanents (P5) du Conseil de sécurité des Nations unies –, si elles ont toujours souligné que la solution au Yémen ne pouvait être que politique, elles se sont laissé piéger dans l’engrenage des dynamiques conflictuelles.

L’arrivée au pouvoir fin janvier 2015 du roi Salmane et de son fils le prince héritier Mohammed (dit MBS) coïncide avec l’implication de l’Arabie Saoudite et des Émirats arabes unis (EAU) dans les conflits internes yéménites, à travers une coalition principalement arabo-sunnite mise en place pour rétablir dans ses fonctions, par la force et à sa demande, le président Abd Rabbo Mansour Hadi, chassé du pouvoir par les rebelles houthis alliés aux troupes restées fidèles à l’ancien président Ali Abdallah Saleh.

L’Arabie Saoudite s’est surtout sentie menacée par l’autre puissance régionale, l’Iran, qui négociait à l’époque le Plan d’action global commun (PAGC, ou JCPOA selon son acronyme anglais) sur son programme nucléaire, signé à Vienne le 14 juillet 2015 et
avalisé par les P5 et l’Allemagne (P5+1), ainsi que par l’Union européenne (UE). Riyad et les EAU, État petit par la taille mais puissant par sa capacité financière et militaire, ont voulu administrer une démonstration de force en utilisant le Yémen comme champ d’expérimentation, au prétexte que les « rebelles houthis », d’obédience chiite (zaydite), seraient soutenus par l’Iran. […]

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