The Hell of Good Intentions

Cette recension a été publiée dans le numéro d’été de Politique étrangère (n° 2/2019). Mathias Girard propose une analyse de l’ouvrage de Stephen M. Walt, The Hell of Good Intentions: America’s Foreign Policy Elite and the Decline of the U.S. Primacy (Farrar, Straus and Giroux, 2018, 400 pages).

Décrypter de manière critique la politique étrangère américaine depuis la fin de la guerre froide en adoptant une approche structurée et progressive, voilà l’objectif que se donne le néo-réaliste Walt.

Il évalue tout d’abord l’ampleur de l’échec des administrations post-guerre froide, Clinton, Bush Jr. et Obama. Il constate le passage d’une Amérique comme puissance unipolaire possédant un immense soft power, à un monde multipolaire, où les valeurs libérales sont contestées et où la réputation des États-Unis est entachée par ses politiques, au Moyen-Orient notamment.

Walt explique ces échecs par une théorie : la stratégie d’hégémonie libérale, basée sur une compréhension fausse et idéaliste des relations internationales, et qui interdit la compréhension des conditions et systèmes politiques autres que le sien, qui surestime sa capacité à re-façonner des sociétés complexes, et qui use de méthodes qui conduisent d’autres acteurs, étatiques ou non, à lui résister et à exploiter ses failles.

L’originalité de Walt est de mettre un nom sur les responsables de cette politique étrangère depuis plusieurs décennies – le « blob ». L’identification de cet establishment explique que la stratégie d’hégémonie libérale ait été adoptée en dépit de ses évidents défauts, et surtout que les leçons des erreurs commises n’aient pas été retenues. Cette « caste professionnelle consanguine » est pour l’auteur composée d’un vaste réseau venant aussi bien des institutions gouvernementales que des services, de think tanks, d’organisations ou de groupes d’intérêts divers. Il insiste sur le consensus bipartisan de cette communauté, et sur des croyances vieilles de 30 ans, en désaccord avec la majorité de la population américaine. Il analyse la manipulation du « marché des idées » à travers tout un arsenal stratégique visant à gonfler les menaces, à exagérer le bénéfice d’une domination globale, ou encore à cacher les coûts réels de cette politique.

Il propose dès lors quelques solutions pour corriger la politique étrangère américaine, à savoir mettre en place une vision alternative : la « Grande Stratégie », et son corollaire d’« équilibrage offshore ». Conceptuellement, cela signifierait l’arrêt des tentatives de Washington de modeler le monde à son image. Concrètement, il s’agirait d’établir « l’équilibre des puissances » dans trois régions clés : l’Europe, l’Asie de l’Est et le Golfe persique, en s’appuyant sur les puissances locales. Walt insiste sur le fait qu’il ne s’agirait en aucun cas d’un isolationnisme, et préconise que les États-Unis maintiennent partout leur présence diplomatique et économique.

Walt termine en jugeant peu vraisemblable qu’une telle stratégie soit mise en place. Les idées principales de l’establishment ne sont presque jamais questionnées, et l’élite ne souhaitera pas restreindre son propre pouvoir. Walt consacre une partie au président Trump, considérant sa politique étrangère comme l’exemple parfait à ne pas suivre.

Le constat de Walt est lucide, implacable et ne devrait pas lui attirer les faveurs des cercles du pouvoir. Nul doute que sa stratégie alternative ne sera pas appliquée à court ou moyen terme. La solution ne viendra pas d’un individu, mais d’un puissant mouvement politique de réforme, organisé et institutionnalisé, qui prendra le pouvoir au sein du « blob ».

Mathias Girard

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