La Chine e(s)t le monde

Cette recension a été publiée dans le numéro d’automne de Politique étrangère
(n° 3/2019)
. Mary-Françoise Renard propose une analyse de l’ouvrage de Sophie Boisseau du Rocher et Emmanuel Dubois de Prisque, La Chine e(s)t le monde. Essai sur la sino-mondialisation (Odile Jacob, 2019, 304 pages).

Une grande partie des problèmes que rencontrent aujourd’hui l’Europe et les États-Unis face à la Chine tient à leurs différences, notamment politiques, mais aussi à la méconnaissance du fonctionnement de ce pays, à la fois État-nation et civilisation. L’hypothèse est ici que la manière dont la Chine va gérer le commun révèlera sa spécificité, et les ajustements que devront faire les pays occidentaux qui partageront cette dynamique. L’ambiguïté de la position chinoise en matière de droit international, par exemple – comme le droit de la mer –, illustre la recherche de l’intérêt national sous couvert de respect de « caractéristiques chinoises », une position qui s’applique d’ailleurs à de nombreux domaines.

Le Parti communiste chinois a besoin d’un ennemi, extérieur ou intérieur, rôle qui peut être joué aussi bien par le Japon que les États-Unis, mais aussi par les individus les plus riches de la société. Alors que jusqu’à une période récente la stratégie internationale de Pékin était surtout fondée sur la discrétion, elle est désormais offensive et multiplie les mesures protectionnistes. On notera toutefois que tous les pays occidentaux utilisent le protectionnisme pour servir leurs intérêts. Mais les règles du jeu sont, pour eux, beaucoup plus clairement exprimées.

En optant pour une perspective historique, l’ouvrage propose des clés de lecture enrichissantes. Alors que Mao Zedong avait souhaité tourner la page du passé et détruire le plus possible ce qui le rappelait, Xi Jinping sait au contraire l’utiliser et le glorifier, justifiant ainsi une partie de ses actes par la volonté de redonner sa grandeur au pays. La vision qu’a la Chine de ses relations avec l’étranger est perçue à l’aune du concept de Tianxia, « tout ce qui est sous le ciel » : le monde, sur lequel aurait régné l’empereur, et qui semble se redessiner aujourd’hui au fur et à mesure de la montée en puissance de la Chine. C’est bien la crainte de nombre de pays que de devoir suivre des normes définies par Pékin, une crainte d’autant plus fondée que l’initiative des Nouvelles routes de la soie vise à approfondir les relations de la Chine avec des pays dont beaucoup sont encore en développement, Pékin espérant notamment bénéficier de leur soutien dans les instances internationales.

La façon dont les autorités chinoises construisent leur vérité, par exemple sur la situation de Taïwan, nous rappelle la nécessité absolue, pour les pays occidentaux, d’affirmer la leur autrement qu’avec des tweets agressifs, et de mieux définir, et respecter, les valeurs qu’ils entendent défendre.

Bien qu’il soit un peu frustrant pour le lecteur que les sources des statistiques citées ne soient presque jamais indiquées, les différentes facettes de la stratégie politique de la Chine, aussi bien du point de vue international que du point de vue domestique, sont ici très bien documentées.

Ce livre très riche explique et illustre les complexités de la Chine et les fondements de ses relations avec le reste du monde. On ajoutera que si certains Occidentaux ont pensé que l’ouverture économique du pays s’accompagnerait d’une libéralisation politique, c’est qu’ils oubliaient l’histoire récente : l’économie de marché s’accommode plutôt bien des régimes autoritaires. La lecture de cet ouvrage est fort utile pour réfléchir à la stratégie dont devrait se doter l’Europe, dans un monde où les équilibres qui prévalaient depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale sont progressivement rompus.

Mary-Françoise Renard

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