Une histoire mondiale de la paix

Cette recension a été publiée dans le numéro d’été de Politique étrangère (n° 2/2020). Dominique David, rédacteur en chef de la revue, propose une analyse de l’ouvrage de Philippe Moreau DefargesUne histoire mondiale de la paix (Odile Jacob, 2020, 224 pages).

À vrai dire, il s’agit là moins d’une histoire de la paix – quelle chronologie établir d’une multiplicité de phénomènes mal définissables ? –, que d’un démontage des conditions de paix correspondant à chaque temps de l’histoire des sociétés humaines.

Regrettera-t‑on les empires ? Sans doute, si l’on en croit Philippe Moreau Defarges, qui voit dans la paix impériale le produit, instable mais appréciable, du croisement de la force, d’un équilibre passager entre l’aspiration à l’ordre et l’aspiration à l’autonomie, et d’une certaine poursuite de l’universel. La paix impériale a ainsi sa grandeur et son efficacité, au-delà d’incarnations très diverses.

Dernier avatar de la paix impériale, la domination oligarchique qui a marqué le temps de la guerre froide a sombré avec la liquidation des empires coloniaux et l’effondrement de l’empire soviétique. Le survivant américain semble lui-même condamné avec la fin d’un système qu’il dominait. Et son déclin n’adoube nul successeur. La puissance chinoise est impressionnante, mais son intégration au monde soulève trop de problèmes, son universalisme est trop contestable, pour qu’elle puisse prétendre à un rapide imperium.

Force est donc d’imaginer un autre montage que celui d’une paix d’empire, un montage contemporain correspondant à l’état d’ouverture du monde actuel – un monde que l’auteur caractérise surtout par la fin d’une multiséculaire sédentarisation. La mondialisation instaure et encourage la circulation de tous partout, le défi symbolique de la migration venant remplacer celui de l’affrontement entre territoires définis et fermés. Le temps s’ouvrirait donc de la paix par consentement, basée sur une culture universellement partagée, sur l’égalité formelle entre États, sur un système de pactes liant ces derniers, et sur un entrecroisement de coopérations entre sociétés civiles.

Et pourtant, relève l’auteur, le spectre de la guerre n’a pas disparu. Il peut revenir, produit d’un progrès technologique qui stimule les courses aux armements, ou d’emballements immaîtrisés entre puissances : on croit contrôler les crises, puis elles échappent à qui se croyait démiurge. L’affrontement Chine/États-Unis revêt pour l’heure des formes non guerrières, mais qui peut jurer qu’il ne dérapera pas ? Contre le risque mortel, plaide Moreau Defarges, une seule issue : un « contrat planétaire interétatique, transétatique, infra-étatique » garantissant la paix.

On objectera à l’auteur que sa vision d’un monde déjà unifié, qui relèverait de solutions elles-mêmes globales, sent fort son occidentalo-centrisme. Qu’en pensent les puissances montantes d’Asie, les populations d’Afrique, le Moyen-Orient divisé ? L’espoir de l’auteur est que les États soient terrassés par une vision des biens communs de l’humanité, et qu’ils produisent ensemble une sorte de légitimité universelle porteuse de paix. N’est-ce pas là ignorer la têtue diversité du monde ? Le rapport à l’État, au territoire, à la guerre, est‑il universel, la mondialisation a-t‑elle gommé la diversité des sociétés humaines ?

La complexité de la réflexion sur la « gouvernance mondiale » découle de cette diversité. À croire que la paix, ou plutôt les paix de demain, seront toujours produites d’équilibres précaires plus que de systèmes ? Ce qui ne dissuade pas de s’organiser. Le sommet est très loin, mais « il faut imaginer Sisyphe heureux »…

Dominique David

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