Rouge vif. L’idéal communiste chinois

Cette recension a été publiée dans le numéro d’été de Politique étrangère (n° 2/2020).
Dominique David, rédacteur en chef de Politique étrangère, propose une analyse de l’ouvrage d’Alice Ekman, Rouge vif. L’idéal communiste chinois (Éditions de l’Observatoire, 2020, 224 pages).

Deux choses sont claires. Alice Ekman est un des meilleurs spécialistes français des affaires chinoises ; son contact continu avec les textes d’origine, et leurs auteurs et thuriféraires, donne toute sa crédibilité à son décryptage. Et sur le fond : la Chine est tenue, gouvernée par un « système » qui ressemble fort à un soviétisme qui n’aurait pas muté : un soviéto-maoïsme peu entamé par la révolution économique ouverte par Deng Xiaoping. En gros, Alice Ekman nous dit ici que la Chine n’est pas schizophrène : elle est structurée par un régime dont ni les objectifs ni les méthodes n’ont évolué.

Le seul changement repérable est le durcissement impulsé par Xi Jinping. Les illusions occidentales sur la démocratisation de la Chine dans la logique de la relative ouverture de son économie se sont brisées avec le président Xi, Réaffirmateur du dogme fondateur, Initiateur de la reprise en main des appareils du Parti, et grand Projecteur de l’image de la Chine puissance-modèle dans le monde.

Le livre d’Alice Ekman raisonne clair. Une dense introduction résume le propos général – l’auteur suggère qu’on puisse s’en contenter : ce serait dommage. Suivent dix constats, qui décrivent un modèle soviéto-maoïste fort stable : rôle de l’idéologie, d’un parti omniprésent, critique/autocritique comme moteurs de la survie dans l’appareil, contrôle des masses, maîtrise des « superstructures » intellectuelles et culturelles, marginalisation de la foi religieuse, etc. La description est précise, argumentée ; elle ne surprend que par l’affirmation de la constance. Serait‑on là en présence d’un dogme typiquement stalinien : plus l’ouverture s’avère nécessaire dans les faits, plus le contrôle doit être strict ?

Dans une troisième partie, l’auteur s’interroge sur les conséquences de cette glaciation. En interne, le contrôle, comme son efficacité, sont incontestables. Mais si la manœuvre est puissante, elle se dénie la force de la liberté : la peur générée par les campagnes hautement politiques anticorruption, par exemple, paralyse les cadres et leur capacité d’adaptation au monde nouveau. En politique étrangère, la Chine propose désormais son propre modèle de gouvernance : non tant communiste, ou marxiste, que basé sur l’efficacité de son contrôle interne et de son économie. Là où l’arrogance des démocraties occidentales s’est fracturée sur la complexité du monde, le modèle chinois pourrait s’avérer séduisant…

À la fin d’un court et riche ouvrage, on interrogera la logique d’Alice Ekman sur deux points. Son raisonnement semble décrire les réalisations de la Chine comme une success story – en particulier sur la maîtrise des nouvelles technologies et leurs processus d’industrialisation. En est‑on bien sûr ? L’image que projette le régime de Xi est‑elle bien conforme à la réalité des forces du pays ?

La deuxième interrogation renvoie à la longue histoire des idées. Seule cette dernière nous dira s’il est raisonnable de qualifier la Chine à la fois de communiste, de soviétique, et de marxiste. Les hommes qui tiennent la Chine disposent d’une idéologie et d’un savoir-faire bureaucratique qu’ils jugent nécessaires pour contrôler le pays. Sous les bruyantes proclamations de l’idéal socialiste, il vaut sans doute mieux ne pas chercher trop profond les certitudes philosophiques.

Dominique David

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