L’Europe vue par…

Cette recension d’ouvrage est issue de Politique étrangère (4/2011). Olivier Jehin, ancien responsable de l’Ifri à Bruxelles, propose une analyse conjointe des ouvrages d’Alain Minc, Un petit coin de paradis (Grasset, 2011), et de Laurent Cohen-Tanugi, Quand l’Europe s’éveillera (Grasset, 2011).

Îlot de paix et de prospérité cheminant à petits pas sur la voie de son intégration, l’Europe a été tout au long de la deuxième moitié du XXe siècle ce « petit coin de paradis » vanté par Alain Minc. Elle l’a été au point de souffrir de ce que l’on pourrait appeler le syndrome de l’île enchantée. Pendant les années grasses, elle s’est laissée aller à la torpeur de son bien-vivre sans penser à l’avenir, sans s’adapter au monde qui changeait, sans même prendre conscience d’elle-même.
Hier, tout allait si bien que rien ne pressait. À quoi bon accélérer l’intégration politique, l’union économique, la définition d’un « intérêt national européen », pour reprendre l’expression de Nicole Gnesotto, et d’objectifs stratégiques communs ? Aujourd’hui, alors que l’argent vient à manquer, tous les petits coins de ce paradis sombrent dans l’introversion, au risque de laisser l’édifice commun s’effondrer.
Comment ne pas voir qu’à force de cultiver leurs différences et leurs égoïsmes nationaux, les Européens, à l’image des Suisses, se condamnent, comme le dit A. Minc, à n’être plus que sujets d’une histoire qu’ils n’assument plus ? Pour échapper à l’engrenage et redevenir acteurs, il leur faut impérativement prendre conscience d’eux-mêmes, se penser comme Européens. À contre-courant de l’esprit du moment, ce petit livre résonne comme un vibrant appel à la fierté européenne, parce que « l’humilité interdit toute stratégie ; la fierté l’autorise ».
Et les raisons d’être fier d’être Européen sont légion. L’auteur décrit une Europe plus libérale et moins religieuse que les États-Unis et capable, dans le champ économique et social, si elle le veut vraiment, de « préserver un modèle d’équilibre sans égal au monde ». A. Minc croit en la capacité d’émulation entre États membres, qui apporterait « sans le vouloir et parfois sans le savoir » une saine contagion, allemande en matière budgétaire, française en politique industrielle, britannique dans l’innovation et scandinave dans la technologie. L’auteur préconise cependant de « préserver l’européanité de nos entreprises stratégiques », de fusionner les grands instituts de recherche et de constituer des universités européennes de rang mondial, d’élaborer une vraie politique européenne de « l’immigration choisie ». Et d’oser ce pari : « Avec des sociétés civiles de plus en plus actives, des groupes d’intérêt de plus en plus présents, des acteurs de plus en plus revendicatifs, la vision européenne de l’économie deviendra la référence. »

Pour Laurent Cohen-Tanugi, l’Europe doit se réveiller et se doter, dans les prochaines années, d’attributs lui permettant d’approcher le plus possible du statut de grande puissance, aussi intégrée et dynamique que possible. « Le temps presse, et l’heure n’est plus au réalisme de l’impuissance bridant depuis des années la volonté européenne, mais à l’audace libératrice », écrit l’auteur dans une critique à peine voilée de ceux qui nous gouvernent, à Bruxelles comme dans les capitales nationales.
Les faiblesses de l’Union européenne (UE) sont connues : budget communautaire sous-dimensionné et conçu comme un système de redistribution sans effet de levier ; union monétaire sans union économique ; déficiences dans les domaines clés de la démographie, de la productivité, de l’enseignement supérieur, de la recherche et de l’innovation ; dilution de l’esprit communautaire à la suite de l’élargissement ; absence de leadership, notamment de la Commission européenne ; échec de la logique intergouvernementale. À quoi il faut ajouter « une idéologie européenne » qui exclut le recours à la force, entraîne une réduction des dépenses militaires et définit l’UE comme une « puissance civile » à l’égard du reste du monde. Une idéologie, nous dit l’auteur, qui met l’Europe « en porte-à-faux face à l’évolution du monde, sorte d’exception naïve et menacée d’insignifiance dans un univers d’empires et de nations-continents ». Aussi l’Europe doit-elle enfin commencer à « ne plus se penser seulement comme modèle mais aussi comme puissance, à compléter son discours sur les valeurs et l’exemplarité par l’identification et la défense de ses intérêts, et à se doter d’instruments politiques, juridiques, diplomatiques et militaires comparables à ceux des autres pôles du Nouveau Monde ».
Cet essai veut « convaincre les États et les citoyens de la nécessité d’avancer vers une fédération d’États-nations afin que l’Europe demeure dans la course et pèse de tout son poids dans la mondialisation ». Pour y parvenir, l’auteur préconise la constitution de listes transnationales aux élections européennes et la nomination à la tête des institutions de personnes issues de la majorité parlementaire ; le remplacement des référendums nationaux pour la ratification des traités par une consultation à l’échelle de l’UE ; la généralisation de la codécision législative et du vote à la majorité qualifiée au Conseil ; une revalorisation et une autonomisation progressive du budget communautaire.
Cette décennie est décisive. L’Europe a des atouts mais elle doit d’urgence apprendre à en tirer profit pour promouvoir ses intérêts. Et L. Cohen-Tanugi de conclure : « À défaut de faire trembler la planète, le Vieux Continent a encore les moyens de demeurer l’un des pôles majeurs de prospérité et de civilisation du monde de demain. À condition que les Européens se réveillent enfin. »

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