Histoire de Gaza

Cette recension d’ouvrage est issue de Politique étrangère (3/2012). Denis Bauchard, conseiller pour le Moyen-Orient à l’Ifri, propose une analyse de l’ouvrage de Jean-Pierre Filiu, Histoire de Gaza (Paris, Fayard, 2012, 436 pages).

Ce livre est plus qu’une « étude de cas » et son propos dépasse la simple chronique historique : il débouche sur une réflexion qui dépasse ce territoire de 360 km2 et touche aussi bien la façon dont un mouvement islamiste prend le pouvoir que les incohérences de la politique israélienne.
Conservée par l’Égypte à la suite de la création de l’État d’Israël, la bande de Gaza tombe provisoirement, en 1956, sous le contrôle d’Israël, puis de nouveau après la guerre de 1967. Alors que le Fatah est peu présent, l’influence des Frères musulmans s’y fait sentir dès 1946. Ils tissent leur toile dans la discrétion et l’efficacité : le cheikh Ahmed Yassine, personnalité charismatique que le Fatah a essayé de récupérer, commence à jouer un rôle à partir de 1965. Dans les années 1970, les Frères musulmans s’organisent : ils sont à l’origine de la création en 1973 du Mujamma, centre islamique, puis de la première université islamique en 1985, dans les deux cas avec l’aval des autorités israéliennes. Dès lors, les Frères musulmans montent progressivement en puissance, avec le souci de promouvoir le « bon islam », et étendent leur présence dans les domaines de l’enseignement et de la santé.
En 1987, la fondation du Hamas, qui se dote d’une branche armée, les brigades Ezzedine al-Qassam, marque un tournant. Cinq ans après, le premier attentat suicide témoigne de l’engagement du mouvement dans la lutte armée. Longtemps complaisantes, les autorités israéliennes entament un bras de fer avec le Hamas. Celui-ci renforce sa popularité, gagne en 1995 les élections municipales dans sept des neuf mairies de la bande de Gaza et, un an plus tard, les élections législatives dans l’ensemble des territoires palestiniens. Dès lors, Gaza devient un « émirat islamique » et, malgré les interventions successives de Tsahal, notamment l’opération Plomb durci, Israël se trouve confronté à une impasse humanitaire et stratégique.
Reconnu comme une « prison à ciel ouvert », pour reprendre une expression souvent utilisée, Gaza reste un baril de poudre aux portes d’Israël, d’autant plus dangereux que le Hamas peine à faire respecter son autorité sur sa branche armée, tandis que prolifèrent de multiples groupes armés comme le djihad islamique, les milices instrumentalisées par la famille Dughmush, ou les « soldats des partisans de Dieu » d’Abdelatif Moussa. À travers notamment les témoignages personnels qu’il a pu recueillir, Jean-Pierre Filiu donne un tableau saisissant des différentes forces qui se côtoient et s’affrontent dans cet espace réduit, passé de 80 000 habitants en 1945 à près de 1,5 million aujourd’hui.
L’ouvrage permet également de mieux suivre une politique israélienne sans vision stratégique, qui accumule les réactions à chaud plus que les actions réfléchies. Dans un premier temps, la politique des « portes ouvertes » vise à annexer la bande de Gaza, en utilisant une main-d’œuvre captive travaillant à bas salaire en Israël et qui, jusqu’en 1991, a bénéficié d’un permis de sortie générale. Des colonies se sont installées, avec l’encouragement des autorités, à partir de 1982. Le développement des attentats suicide, le déclenchement de la seconde intifada et la prise de conscience de la menace démographique que représenterait une annexion de Gaza provoquent un revirement complet de politique, conduisant au retrait unilatéral et au démantèlement des colonies.
Celui-ci s’accompagne de mesures visant à isoler totalement le territoire. Mais ce retrait unilatéral, non négocié avec le Fatah, est exploité comme une victoire par le Hamas. De même, la libération du soldat Gilad Shalit, négociée en fait avec le Hamas en même temps que la libération de 1 000 prisonniers qui avait été exigée dès l’enlèvement, renforce la crédibilité du mouvement. On voit aussi comment le Fatah a vu son influence s’estomper progressivement au profit du Hamas. Malgré les tentatives successives, qui se poursuivent pour réconcilier les différents mouvements palestiniens, la cassure sera sans doute difficile à surmonter.
Dans ce livre comme dans les précédents – notamment Mitterrand et la Palestine (Fayard, 2005) ou La Révolution arabe (Fayard, 2011), J.-P. Filiu, en excellent connaisseur du monde arabe, apporte une contribution originale et des informations de première main. Cette analyse, fortement documentée, souligne la complexité des problèmes et le jeu ambigu d’Israël. Elle donne l’impression que beaucoup d’erreurs ont été commises et d’occasions manquées, conduisant à une impasse dont on ne voit guère quelle pourrait être la sortie à présent.

Denis Bauchard

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