Hard Fighting. Israel in Lebanon and Gaza

Cette recension est issue de Politique étrangère 1/2013. Étienne de Durand propose une analyse de l’ouvrage de David E. Johnson, Hard Fighting. Israel in Lebanon and Gaza (Santa Monica, CA, RAND Corporation, 2011, 238 pages).

00-JohnsonRares sont les ouvrages qui tiennent plus qu’ils ne promettent. C’est le cas de cette monographie consacrée aux opérations israéliennes contre le Hezbollah en 2006 et le Hamas en 2008-2009. À première vue, il s’agit d’une analyse détaillée et informée des deux conflits, sur le modèle classique des études de la RAND. Par la minutie des recherches comme par la richesse des exemples, l’ouvrage dépasse toutefois largement le seul cadre israélien et offre des perspectives intéressant tous les appareils de défense occidentaux : il nous invite à rien de moins qu’à une révision de nos catégories conceptuelles, et donc de nos programmations de défense.
La surprise stratégique de 2006
L’échec de Tsahal en 2006 a suscité de vives polémiques, en Israël et au-delà, avec en particulier un débat américain sans nuance entre tenants de l’Air Power et adeptes du Land Power. Or, comme le démontre David E. Johnson, l’échec découle d’une série d’erreurs stratégiques et conceptuelles préalables à la guerre de 2006, qui toutes s’enracinent moins dans une opposition entre armées que dans une confusion quant aux échelles des affrontements possibles et à leur intensité. Au vu des deux décennies précédentes, les Israéliens estimaient en 2006 avoir dissuadé leurs voisins et n’avoir donc devant eux que des conflits de « basse intensité ». Gardés de leurs voisins par une supériorité aérienne (et nucléaire) incontestée, les Israéliens tiraient de la seconde intifada des leçons partielles aux conséquences militaires dangereuses. Tout d’abord en négligeant l’entraînement au niveau des grandes unités (brigades et au-delà), ainsi que des spécialités pointues comme les forces blindées ou le soutien aérien rapproché (close air support, CAS) : les opérations constantes dans les Territoires tenaient lieu d’entraînement, et le CAS était inutile au quotidien, ce qui explique par exemple les difficultés rencontrées en 2006 dans la coopération air-sol ou pour la neutralisation des roquettes à courte portée du Hezbollah. En parallèle, Tsahal raffinait les techniques de contrôle des foules, de bouclage de zones, d’assassinats ciblés, sous l’égide d’une chaîne de commandement très centralisée en raison de l’impact politique de ces opérations. Toujours dans la même logique, et pour réduire les dommages collatéraux au minimum, les militaires israéliens s’habituaient à des opérations délibérées, c’est-à-dire lentes, minutieuses et comme « discrétionnaires » : en l’absence d’opposition armée, il était en effet toujours possible d’attendre le moment favorable. De tout cela a résulté une perte notable de réactivité et de sens de l’initiative.
Au niveau stratégique, les erreurs ont été plus graves encore. Le gouvernement et l’état-major n’ont d’abord pas compris que la stratégie du Hezbollah consistait à gagner en ne perdant pas, comme le souligne D.E. Johnson après Raymond Aron. Ils se sont également révélés incapables de définir un « état final recherché » susceptible d’aider les militaires à élaborer des objectifs. Cette absence de stratégie renvoie à l’échec de la campagne aérienne : si elle est bien parvenue à frapper les symboles du Hezbollah en plein Beyrouth et, grâce aux drones, à neutraliser ses missiles à longue et moyenne portée, elle s’est avérée incapable de faire taire les engins à courte portée, en dépit d’un déluge de feu supérieur à celui de la guerre de 1973. Or, une fois l’option aérienne épuisée et compte tenu du peu d’appétit du leadership politique pour une opération terrestre d’ampleur, il n’existait tout simplement plus d’alternative. Le commandement nord n’a donc jamais pu fournir un plan de campagne coordonné, les forces terrestres se contentant de conduire des raids au niveau du bataillon.
À l’inverse, le Hezbollah s’était préparé et entraîné efficacement, avec une stratégie adéquate. S’il a été surpris par l’ampleur initiale de la réaction de l’État hébreu, le parti de Dieu s’est néanmoins appuyé sur une appréciation correcte des modes d’action israéliens et a anticipé le recours privilégié aux frappes à distance de sécurité. Il a en conséquence développé un système de commandement décentralisé, déléguant l’initiative tactique aux échelons locaux, construit tout un réseau de bunkers, de tunnels et de positions préparées et camouflées qui ont limité l’efficacité des frappes israéliennes, enfin accumulé un stock important d’armements légers mais sophistiqués, allant des missiles antitanks performants à un arsenal diversifié et impressionnant de roquettes. Comme le souligne fortement D.E. Johnson, le Hezbollah s’est révélé plus proche des milices de défense sur le modèle yougoslave, ou même suisse, que des guérillas ordinaires, mêlant l’évanescence de celles-ci à la sophistication tactique de celles-là.
Ajustements israéliens
L’échec cuisant et les polémiques subséquentes débouchent sur la création d’une commission d’enquête, pour éclaircir les responsabilités des acteurs individuels et institutionnels et dégager des leçons pour l’avenir. La commission Winograd souligne ainsi que les conceptions initiales de l’armée israélienne étaient erronées. Focaliser les forces terrestres sur les opérations de basse intensité dans les Territoires et réserver à l’armée de l’Air les missions de dissuasion et de haute intensité revient à interdire aux premières de se préparer et de s’entraîner à conduire le type de campagne requis en 2006. De même, la guerre contre le Hezbollah a montré que les systèmes ennemis à courte portée (mortiers, roquettes) ne pouvaient être neutralisés par des frappes à distance, quelle que soit leur précision, et qu’une action terrestre était nécessaire – point qui n’invalide pas, au contraire, l’impérieux besoin de défenses antimissiles, pour faire face aux armes chimiques syriennes (comme prévu avant 2006), mais aussi aux roquettes à courte portée menaçant tant les bases aériennes que les villes israéliennes.
De son propre chef mais aussi en réaction aux travaux de la commission, Tsahal engage une série de réformes et d’ajustements : les entraînements à grande échelle sont repris, et consacrés à 80 % aux opérations intensives, soit à peu près l’inverse de ce qui se pratiquait avant 2006 ; ils intègrent une forte dimension interarmées, qui met l’accent sur les dispositifs de surveillance et de renseignement, l’intégration des drones, le soutien aérien rapproché et la manœuvre blindée (relance de la production des chars Merkava IV). De même la tradition israélienne du commandement décentralisé et de l’approche fluide est-elle réactivée. S’il y a désormais consensus sur le fait que les adversaires hybrides comme le Hezbollah exigent une réponse comportant une dimension terrestre, les méthodes à employer en cas de nouvelle guerre au Liban continuent à faire débat.
Ces réformes sont mises en application lors de l’opération Plomb durci de 2009 contre le Hamas à Gaza. Si la pertinence de la stratégie retenue est encore discutée, le succès opérationnel n’est pas douteux. S’inspirant du Hezbollah, la branche armée du Hamas entend livrer combat uniquement dans les zones urbaines densément peuplées de Gaza, pour se protéger au sein des populations et compliquer la tâche des Israéliens en maximisant leurs pertes par l’emploi systématique de mines et de snipers, tout en continuant de frapper le territoire israélien, essentiellement au moyen des roquettes à courte portée Qassam. Le Hamas n’en est pas moins pris par surprise par l’offensive israélienne, préparée et conduite minutieusement et dans le plus grand secret – contrairement à 2006, les soldats israéliens se voient confisquer leurs téléphones portables. Plomb durci est une offensive à dominante aérienne mais avec une manœuvre terrestre significative quoique focalisée ; des plans de mobilisation des réserves sont prévus d’emblée. Fondée sur la combinaison de renseignements très précis, d’une surveillance permanente par les drones et d’un emploi généralisé des munitions de précision (80 % du total tiré, contre 36 % en 2006), l’offensive prend beaucoup de précautions pour limiter les pertes civiles. Même si ce dernier point a fait l’objet de violentes controverses avec le rapport Goldstone et les rétractations postérieures de son auteur, D.E. Johnson rappelle comment l’armée israélienne appelait par exemple les occupants civils d’un immeuble servant de cache d’armes, puis les effrayait par des tirs de démonstration avant de procéder à la destruction du bâtiment une fois évacué.
Leçons multiples
Les enseignements militaires redécouverts par les Israéliens n’ont aujourd’hui rien de surprenant pour qui a suivi, entre autres, la campagne aérienne contre le régime de Kadhafi : les cibles mobiles et l’infanterie dispersée exigent un dispositif permanent de surveillance (intelligence, surveillance, reconnaissance, ISR) et des munitions à faible charge ; le blindage permet la mobilité et réduit les pertes, et aucune « supériorité informationnelle » ne peut s’y substituer ; les contre-mesures électroniques sont indispensables face à la menace des Anti-Tanks Guided Missiles (ATGM) et Man-Portable Air-Defense Systems (MANPADS) modernes ; enfin, un entraînement préalable poussé et un système de commandement décentralisé sont des facteurs clés du succès.
En revanche, les quelques leçons majeures tirées de ces opérations par les Israéliens devraient amener les responsables politiques et militaires occidentaux à réfléchir plus avant. La manœuvre au sol force l’adversaire à réagir et donc à se découvrir face aux feux aériens et terrestres ; elle est donc essentielle en zone urbaine, comme face à un adversaire préparé et compétent. Puisqu’il est impossible de réapprendre le combat toutes armes de haute intensité dans le feu de l’action, il faut donc que les composantes militaires soient en mesure de couvrir l’ensemble du spectre des opérations. À cet égard, la séparation artificielle entre une armée de Terre focalisée sur les « LIC » (low-intensity conflicts) et une armée de l’Air chargée des « HIC » (high-intensity conflicts), qui s’est révélée particulièrement néfaste en 2006, montre a contrario qu’existe une catégorie « médiane » ou intermédiaire, qui demande de véritables compétences « hautes ». Reprenant à son compte la notion d’adversaires « hybrides », en la précisant, D.E. Johnson distingue ainsi les opérations de basse intensité, comme la contre-insurrection, où l’ennemi ne dispose d’aucune capacité d’engagement à distance, des conflits hybrides, requérant de combiner feu et manœuvre dans un combat toutes armes et interarmées, qui ne se différencie de la haute intensité que par une échelle plus réduite. En ce sens, le débat stratégique israélien postérieur à l’échec de 2006 n’a pas seulement rejeté les prétentions les plus ambitieuses des partisans de la Revolution in Military Affairs (RMA), il a aussi souligné la pertinence de la notion d’« hybride » et l’intérêt de couvrir tout le spectre pour dissuader certains États d’armer des adversaires irréguliers jusqu’à en faire des « hybrides ».
On peut certes faire valoir quelques réserves à l’encontre de ces thèses. Il n’est ainsi pas clair que le Hamas appartienne à la même catégorie que le Hezbollah : comme le rappelle l’auteur, le Hamas ne disposait que d’un faible nombre de combattants expérimentés ou de missiles antichars, il n’avait aucune capacité antiaérienne et l’appui iranien était symbolique. À un autre niveau, est-il légitime de tracer une séparation nette entre stabilisation et LIC d’un côté, guerre hybride de l’autre ? Outre quelques exemples historiques problématiques (ainsi de la guérilla afghane équipée de Stinger à la fin de l’occupation soviétique), c’est la notion même d’intensité qui apparaît à certains égards confuse, tant elle mélange virulence politique et acuité technique d’un conflit. En revanche, on ne peut qu’approuver l’auteur lorsqu’il insiste sur la pertinence, pour les armées américaines, des leçons dégagées de la guerre de 2006 – même si quelques mauvais esprits américains pourraient utiliser l’analyse de D.E. Johnson pour justifier leur refus d’adapter les modes d’action traditionnels de l’Army et effacer en bloc tout l’héritage tactique et culturel des dix ans passés en Irak et en Afghanistan.
Pour les Européens, il s’agit moins de négliger la catégorie des conflits et des adversaires « hybrides » au profit d’une approche binaire (lourd/léger) forcément simplificatrice que de garder à l’esprit que des adversaires irréguliers, ou infra-étatiques, peuvent être non seulement militairement compétents mais encore bien équipés à leur échelle. Les forces européennes seraient donc avisées de ne pas désinvestir complètement le champ de la « haute intensité » opérationnelle, au fallacieux prétexte qu’elles n’auraient devant elles que des opérations de stabilisation (cette dernière catégorie connaissant d’ailleurs bien des formes et des degrés) et des adversaires « asymétriques ». À l’heure où l’Europe désarme en désordre et sans autre logique que la contrainte financière, l’étude de D.E. Johnson vient opportunément rappeler certaines vérités fondamentales. À bon entendeur, salut.

Étienne de Durand

Directeur du Centre des études de sécurité, Ifri

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