Syrie, quel enjeu pour la Russie ? – 3 questions à Frédéric Pichon

Frédéric Pichon, docteur en histoire contemporaine et diplômé d’arabe, membre de l’équipe Monde arabe et Méditerranée de l’université François Rabelais à Tours, a publié un article intitulé « La Syrie, quel enjeu pour la Russie ? » dans le no 1/2013 de Politique étrangère. Il répond à trois questions, en exclusivité pour politique-etrangere.com.

00-F-PichonPourquoi la Russie soutient-elle le régime de Bachar el-Assad ?
La position de la Russie est souvent caricaturée en ce qui concerne le dossier syrien. Les Russes répètent qu’en Syrie, ils ne défendent pas des intérêts mais des principes. Or cette affirmation n’est pas dénuée de sens.
En effet, les contrats d’armement qu’honore la Russie peuvent être considérés à juste titre comme à fonds perdus. Il est probable que Damas, qui a déjà bénéficié d’une annulation de sa dette envers Moscou en 2005, ne paiera jamais les systèmes d’armes, notamment de défense antiaérienne qui ont été livrés. Quant à la base navale de Tartous, il faut rappeler qu’elle est certes la seule base navale russe en Méditerranée mais qu’elle n’est ni aussi complète ni aussi vitale que l’est celle par exemple de Sébastopol sur la Mer Noire. Quant aux intérêts proprement économiques russes dans l’économie syrienne avant le conflit, ils sont négligeables.
C’est donc sur le plan des principes que l’on doit tenter de situer le positionnement russe dans le conflit syrien. À cet égard, l’opération de l’OTAN en Libye, permise par la résolution 1973 du Conseil de sécurité du 17 mars 2011 pour laquelle la Russie s’est abstenue, a constitué un véritable camouflet. Les Russes considèrent que son cadre a largement été outrepassé puisque l’opération a débouché sur un changement de régime, et ce malgré les déclarations d’intention visant à préserver la souveraineté et l’unité de la Libye.
La Russie défend en Syrie le refus du droit d’ingérence humanitaire et invalide les droits de l’homme comme fondement de l’action internationale. Elle a derrière elle la Chine, mais aussi le Brésil par exemple. À cet égard, la Russie fait du théâtre syrien un précédent depuis la fin de la Guerre Froide, où l’Occident et en particulier les États-Unis doivent renoncer à l’unilatéralisme au profit d’une nouvelle approche des relations internationales dans un monde devenu multipolaire.

Quel rôle la Russie peut-elle jouer lors de la conférence dite
« Genève 2 » ?

La Russie pense être la seule puissance à pouvoir faire pression sur le régime et à accompagner un processus de transition politique. D’abord parce qu’elle dispose encore de réseaux étendus dans l’appareil politico-militaire syrien, largement hérités de la période soviétique. Nombre d’officiers supérieurs, notamment alaouites, ont été formés à Moscou. Un des négociateurs pressentis à Genève 2 est Qadri Jamil, vice-Premier ministre aux affaires économiques, parfaitement russophone et proche de Moscou.
Ensuite parce qu’elle contrôle notamment certains systèmes d’armes antiaériens par la présence de conseillers techniques sur place. La Russie peut donc se présenter comme garante des sites dits sensibles et éviter qu’ils ne tombent entre de mauvaises mains.
Cela dit, les liens avec l’opposition restent très ténus. Et les exécrables relations de la Russie avec les parrains qatariens et saoudiens de la rébellion armée n’arrangent rien. Si la question du départ d’Assad comme préalable à toute négociation revient sur la table des discussions, on peut s’attendre à ce que les Russes ne cèdent pas et que la conférence n’ait aucun effet, si tant est qu’elle ait lieu…

Pourquoi la Russie insiste-t-elle tant sur la présence de l’Iran à cette conférence ?
La Russie a raison de vouloir impliquer tous les acteurs régionaux. D’abord parce que cela viendrait rééquilibrer l’influence des pays du Golfe hostiles à Assad. Mais aussi parce que Moscou sait que l’Iran peut aussi jouer de son influence sur le régime et que c’est une manière à la fois de reconnaître l’Iran comme puissance (ce que désire ardemment Téhéran) et de lui donner des obligations. Enfin, obliger les Occidentaux à accepter l’Iran à la table des négociations fait aussi partie de la dimension pédagogique de la position de la Russie : réapprendre aux Occidentaux que le monde est complexe, que la diplomatie est affaire d’intérêts plutôt que de morale et que négocier, c’est d’abord négocier avec des gens qui ne sont pas d’accord avec nous.

Frédéric Pichon
Politique étrangère, propos recueillis le 11 juin 2013

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