Dix semaines à Kaboul. Chroniques d’un médecin militaire

Cette recension est issue de Politique étrangère 1/2013. Aline Leboeuf propose une analyse de l’ouvrage de Patrick Clervoy, Dix semaines à Kaboul. Chroniques d’un médecin militaire (Paris, Steinkis, 2012, 296 pages).

00-ClervoyÀ Kaboul aussi, sur l’enceinte de l’hôpital militaire Kaia, tenu par le service de santé des armées français, on trouve un MacGyver. C’est le technicien du matériel santé, pouvant réparer n’importe quel instrument en temps et budget limités. Il fait partie de ces nombreux hommes et femmes, personnel soignant, blessés, militaires ou civils, afghans ou otaniens, dont Patrick Clervoy décrit avec humanité et un regard quasi anthropologique la vie, ou la survie, dans la guerre afghane. Certains recourent au rire, avec un « cahier qui pue » où l’on note les bêtises des uns ou des autres et dont l’auteur donne plusieurs extraits cocasses. D’autres luttent avec les cauchemars, après avoir échappé à la mort.
Psychiatre du Service de santé des armées, professeur de médecine, P. Clervoy profite d’une mission de dix semaines à Kaboul pour donner de la guerre en Afghanistan une vision « par les entrailles » : celles des blessés, des morts, de ceux qui prennent soin d’eux, par « don du soin, don de soi ». Le livre est découpé en courts chapitres, consacrés presque tous à un événement ou à une personne dont l’histoire donne à voir un fragment de la réalité de « la guerre [qui] prend deux fois la vie : au combat » puis, du fait des troubles psychiques, lors du suicide de certains combattants. Ce découpage permet de mettre sur le même plan Français et Afghans, victimes et soignants, mais aussi blessures physiques et invisibles. Il rend la lecture de l’ouvrage paradoxalement facile, bien que les événements et expériences exposés soient pour beaucoup d’une extrême violence. Modéré souvent par un discours médical qui s’encadre de procédures et de techniques, d’une grande clarté même pour le non-spécialiste, il met à cru blessures et traumatismes (conséquences physiques des blessures et des différentes séquences médicales nécessaires pour les soigner, présentation de l’événement traumatisant pour les blessures psychiques et des symptômes), mais aussi des réalités (violences contre les populations civiles causées par les combattants, y compris français, conséquences pour les enfants des mines antipersonnelles, etc.) qui interpellent d’autant plus le lecteur qu’elles sont incarnées par des personnes directement touchées par le traumatisme. Certaines scènes sont émouvantes, comme ces efforts pour préparer le corps carbonisé d’un soldat français avant de le rendre aux siens.
L’ouvrage permet ainsi de mettre à nu plusieurs réalités de la guerre afghane, par exemple le fait que « les routes sont des pièges » ou que les stocks d’eau dans une ville comme Kandahar sont cruciaux et exigent d’importants efforts logistiques. Le livre rappelle utilement que la médecine de guerre exige de jongler avec les lits disponibles, de tenir un stock de pharmacie, de jouer les MacGyver et surtout d’être disponible 24 heures sur 24. Une telle médecine peut aussi être traumatisante pour le personnel de soin, qui aura alors besoin d’une prise en charge psychologique. P. Clervoy invite à un autre regard sur les blessures invisibles et sur « ce passé qui ne passe pas » : comment accepter la mort de ce soldat qui venait de risquer sa vie pour sauver son camarade ? Il survit pour être fauché par une balle perdue. Plus largement, ce livre rappelle la difficulté de la vie dans un pays en guerre – pour les civils mais aussi pour les soldats – où il faut savoir « vivre avec la peur ».

Aline Leboeuf

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