Questions internationales : La France dans le monde

En exclusivité pour politique-etrangere.com, Denis Bauchard propose une chronique du numéro anniversaire (10 ans) de la revue Questions internationales : La France dans le monde, no 61-62/2013 (Paris, La Documentation Française, 200 pages).

00-QI-61-62-2013À l’occasion de ses dix ans, l’excellente revue Questions internationales propose de faire un bilan de la « France dans le monde » d’aujourd’hui, qui réunit de nombreux contributeurs, choisis parmi les meilleurs spécialistes des relations internationales. Cet ensemble d’articles s’efforce implicitement de répondre à cette question que beaucoup se posent, en France comme à l’étranger : la France est-elle encore, sinon une « grande puissance », tout au moins une puissance d’influence ? Une question subsidiaire est posée par Thierry de Montbrial : la France a-t-elle encore les moyens diplomatiques et militaires de ses ambitions à l’heure de coupes budgétaires drastiques ?
Pour Frédéric Charillon, la France a réussi à se maintenir « dans le rang des grands acteurs mondiaux », grâce à « son instrument d’action extérieure », à sa créativité et à sa capacité d’adaptation. En effet elle se trouve face à un contexte de plus en plus mouvant, caractérisé par des médias globalisés et à dominante anglophone, l’apparition de nouvelles puissances émergentes, la place croissante d’acteurs non étatiques, qu’il s’agisse d’entreprises multinationales ou des sociétés civiles, le développement d’acteurs illégaux, milices ou autres mouvements armés qui défient les États, la persistance du terrorisme, malgré la disparition de Ben Laden. Certes elle n’est pas le seul pays à se trouver confronté à ces nouveaux défis. Elle dispose d’atouts – son statut de membre permanent du Conseil de sécurité, son rang de puissance économique, un outil militaire performant et engagé dans le maintien de la paix –, mais elle connaît également faiblesses et vulnérabilités. À cet égard, beaucoup dépendra, selon Frédéric Charillon, de sa capacité à « réinscrire l’Europe dans le monde pour ne pas y sombrer avec elle ».
L’outil diplomatique fait l’objet d’une analyse sans complaisance de la part de Marie-Christine Kessler, auteure d’un livre remarqué – Les Ambassadeurs. La diplomatie française dispose de nombreux atouts et a montré sa capacité à évoluer face à un monde en mutation. Elle reste universelle, avec un réseau qui est le plus important après celui des États-Unis ; elle est, plus que d’autres, multiforme : politique, sécuritaire mais également économique et culturelle. Elle connaît cependant des dysfonctionnements. Malgré la tradition de loyauté des diplomates, la méfiance du pouvoir politique, comme cela a été récemment le cas, se manifeste ouvertement. L’hiatus entre l’administration centrale et les ambassades est un problème récurrent. Les rivalités entre les Affaires étrangères et les autres ministères qui entendent développer leur propre diplomatie s’accentuent. L’outil diplomatique se trouve affaibli par l’effritement au profit d’agences en autogestion, autant que par la diminution de son budget et la concurrence d’une diplomatie européenne disposant de moyens financiers importants. M.C. Kessler relaie ainsi la mise en garde conjointe exprimée par Alain Juppé et Hubert Védrine dans leur tribune parue dans Le Monde du 6 juillet 2010.
La question posée par François Nicoullaud, ancien ambassadeur en Iran, qui s’interroge sur l’efficacité et l’opportunité des sanctions internationales, s’intègre parfaitement dans cette thématique, en en faisant une étude de cas. Il montre comment la France, traditionnellement méfiante à l’égard de l’instrument des sanctions internationales, s’est ralliée et a parfois devancé, notamment avec le président Sarkozy, la politique américaine vis-à-vis de l’Iran. Cette position a été largement maintenue. Si leur effet sur l’économie iranienne est de plus en plus évident, celui sur le programme nucléaire de la République islamique reste à démontrer. En outre, ces sanctions mettent en lumière les effets pervers d’une politique qui affecte directement la population, renforce les circuits de marché noir et de corruption au profit du régime, a des conséquences néfastes sur l’économie française – aggravant entre autres les difficultés financières de Peugeot – et permet aux pays émergents, notamment la Chine, de se substituer comme principaux fournisseurs et clients de l’Iran au détriment de l’Europe et des États-Unis.
Ce numéro spécial apporte ainsi une analyse et des réponses nuancées aux interrogations fondamentales que l’on se pose aujourd’hui. On regrettera cependant qu’aucun regard étranger, à l’exception de celui d’E. Suleiman, qui est limité à la relation franco-américaine, n’intervienne dans le débat. Cet ensemble d’articles montre à l’évidence que la France se trouve à un moment décisif de son histoire. Dans sa présentation, Serge Sur note : « Si l’on considère la grandeur d’un point de vue statistique, quantitatif et mécanique, tout incite à considérer que la France n’est plus qu’un pays en voie de rétrécissement, au mieux une puissance moyenne, et à en tirer les conséquences. » Mais la grandeur se juge également, selon lui, d’un point de vue qualitatif. À cet égard, la conclusion générale qui ressort est que la France a vocation à « Maintenir le message le plus constant depuis la Révolution, celui de la liberté individuelle et collective, plus que jamais une idée vive. » Encore faudrait-il qu’elle dispose des moyens humains et financiers pour faire face aux défis majeurs qui sont les siens, sur le plan international, en ce début du XXIe siècle.

Denis Bauchard

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