La nouvelle bourgeoisie islamique. Le modèle turc

Cette recension est issue de Politique étrangère 3/2013. Raphaël Metais propose une analyse de l’ouvrage de Dilek Yankaya, La nouvelle bourgeoisie islamique. Le modèle turc (Paris, PUF, 2013, 216 pages).

00-YankayaFruit d’un travail de terrain réalisé auprès d’entrepreneurs turcs anatoliens, le livre de Dilek Yankaya se présente comme une plongée dans la Turquie contemporaine sous forme d’une analyse sociologique du Müsiad, principale organisation patronale représentant la nouvelle bourgeoisie islamique.
À travers l’étude de son « moment fondateur », l’auteur présente d’abord l’ancrage initial du Müsiad dans l’islam politique contestataire des années 1970, puis l’émergence d’une « contre-élite islamique » délaissant les objectifs politiques au profit de ses intérêts économiques. Ceux-ci ont été servis par la libéralisation des années 1980, au cours de laquelle la croissance des exportations, les privatisations et la décentralisation économique ont constitué d’importantes opportunités de développement pour les « tigres anatoliens ». L’analyse met aussi en évidence le rôle clé du capital social islamique pour l’accès aux ressources économiques nationales, notamment à travers la relation privilégiée qu’entretenaient les entrepreneurs avec le gouvernement de Turgut Özal. C’est dans ce cadre que la contre-élite islamique s’est transformée en groupe d’intérêt islamique avec la fondation du Müsiad en 1990, en opposition au Tüsiad, représentant du grand capital détenu par des élites occidentalisées.
L’analyse de D. Yankaya montre que c’est à partir de la fin des années 1990 que le Müsiad a connu un processus d’empowerment qui se traduit par un renforcement de son autonomie, de son autorité et de son pouvoir. Ce développement est marqué par l’autonomisation de l’association par rapport à l’islam à la suite du processus du 28 février 1997, qui réduit considérablement les espaces d’opportunité pour les acteurs islamiques. Ce renouveau identitaire est par ailleurs favorisé par le processus d’européisation à partir de 1999. Un aspect particulièrement intéressant de l’émergence du Müsiad est l’expertise économique dont il a fait preuve en amont de la crise de 2001, et qui renforce sa crédibilité alors que l’arrivée en 2002 au pouvoir de l’AKP, parti issu de la mouvance libérale de l’islam politique turc, permet à l’association de s’imposer comme porte-parole des nouvelles classes moyennes.
La partie la plus novatrice du livre étudie la façon dont les entrepreneurs de la nouvelle bourgeoisie islamique concilient rationalité capitalistique et morale islamique. L’analyse de « l’esprit du travail » des membres du Müsiad montre que l’association promeut un esprit d’entrepreneuriat adapté aux structures et méthodes de l’économie capitalistique moderne. En parallèle, les normes et valeurs que partagent les membres du Müsiad prennent la forme d’une certaine « éthique commerciale » et d’une adhésion à un mode de vie « bien ordonné », ces éléments constituant d’ailleurs des critères informels de recrutement. Chez la plupart des entrepreneurs, la morale islamique est toutefois réappropriée de façon instrumentale au profit de la création de richesse. Mais ces tendances globales n’empêchent pas des pratiques variées dans les vies professionnelle et personnelle des membres.
Malgré quelques répétitions et un style parfois marqué par le jargon sociologique, l’ouvrage donne une image précise et éclairante des nouvelles structures socioéconomiques turques et montre que le Müsiad constitue davantage une puissante plateforme de mise en contact d’agents économiques ambitieux préoccupés par leur réussite personnelle qu’un instrument destiné à promouvoir l’islam comme solution aux problèmes économiques et sociaux du pays.

Raphaël Metais

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