Sudden Justice: America’s Secret Drone Wars

Cette recension d’ouvrages est issue de Politique étrangère (4/2015). Jérôme Marchand propose une analyse de l’ouvrage de Chris Woods, Sudden Justice: America’s Secret Drone Wars (Londres, Hurst & Co, 2015, 400 pages).

Sudden JusticeLes enquêtes journalistiques sur les drones tueurs et leur déploiement dans les aires de conflit armé, multiples ces dernières années, n’ont pas forcément cherché à remettre en cause les mythes « rassurants » derrière lesquels se retranchent les instances utilisatrices. Sudden Justice représente de ce point de vue un ajout bienvenu. Écrit par un journaliste d’investigation britannique, l’ouvrage examine de près la manière dont les États-Unis font usage de drones équipés de missiles ou de bombes, en guerre « conventionnelle » ou dans le cadre de la lutte clandestine contre les mouvances terroristes ou assimilées. L’ensemble s’articule en douze chapitres suivant globalement une trame chronologique. Il évoque les premiers essais opérationnels, décrit rapidement le profil des cibles individuelles de choix, relate l’extension progressive des doctrines d’emploi, expose la manière dont les administrations concernées (USAF, JSOC, CIA) valident ou non le passage à l’acte, et n’oublie pas de donner la parole aux servants spécialisés (pilotes, observateurs, analystes, contrôleurs), de façon à déterminer l’impact psychologique de cette technologie sur ceux qui la gèrent au quotidien. Nourris de nombreux entretiens individuels, étayés par de solides recherches documentaires, ces passages se montrent vivants et instructifs.

Surtout, Sudden Justice contient des considérations critiques touchant au caractère soi-disant légaliste des frappes dirigées contre certains ressortissants occidentaux, à la fiabilité des discours et rapports officiels faisant état de dommages collatéraux réduits à des proportions minimes, au degré de précision des outils de localisation et d’identification – optiques, renseignements de terrain, profilages sigint probabilistes – utilisés en amont, à la validité profonde des systèmes de légitimation utilisés par les donneurs d’ordres. Plus significatif encore, Chris Woods revient à de multiples reprises sur l’impact contre-productif des frappes non discriminatoires – spécialité de la CIA –, qui génèrent de vastes poussées de ressentiment et de radicalisation parmi les populations touchées, déstabilisent les régimes a priori bien disposés, et vont à l’encontre des objectifs nominaux de pacification durable mis en avant par la Maison-Blanche.

Pour autant, l’ouvrage se garde de basculer dans la charge accusatoire. Quoiqu’exposé à la désinformation et au black-out des bureaucraties concernées, quoique menacé de représailles létales par un « fin dialecticien » du renseignement d’État, l’auteur a su maintenir un discours équilibré, tenant compte des périls que représentent les mouvances extrémistes et des avantages que présente le drone armé, par rapport au support aérien classique. À signaler également que Sudden Justice pose sur le président Obama un regard plutôt tempéré, alors même que l’actuel Chief Executive a étendu le périmètre des assassinats ciblés ou prétendus tels, et lâché la bride à des instances bureaucratiques peu encombrées de nuances et de remords. Point notable, l’auteur attire quand même l’attention sur les effets de dé-légitimation profonde et durable auxquels s’expose une puissance dite dominante qui use et abuse du mensonge officiel pour neutraliser les garanties juridiques de base et masquer ses bavures. Verdict final de l’auteur : pour le moment, la manière qu’ont les États-Unis de solliciter les drones tueurs constitue un exemple à ne pas suivre.

Jérôme Marchand

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