Arrogant comme un Français en Afrique

Cette recension a été publiée dans le numéro d’automne de Politique étrangère (n°3/2016). Aline Leboeuf, chercheur au Centre des études de sécurité de l’Ifri, propose une analyse de l’ouvrage d’Antoine Glaser, Arrogant comme un Français en Afrique (Paris, Fayard, 2016, 192 pages).

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Antoine Glaser étudie la relation entre la France et l’Afrique depuis des années, et a publié de nombreux ouvrages sur le sujet (dont Africafrance, passionnant). Que peut-il nous apprendre de plus sur ces relations complexes qui lient la France à ses anciennes colonies et à certains de leurs voisins, qu’il n’ait déjà écrit ? On se laisse surprendre par la lecture de son livre. Antoine Glaser y impose une thèse simple : les Français sont arrogants et c’est pour cela que l’Afrique leur échappe ! Il le démontre chapitre après chapitre, étudiant des catégories professionnelles particulières : des politiques, militaires et diplomates aux missionnaires ou aux avocats… La problématique est pratique, mais elle lasse.

Car ce qui fait la valeur d’un « Glaser », c’est l’anecdote, les perles empiriques qui donnent accès à un monde souvent mal compris. Par exemple, la présidente centrafricaine Samba-Panza se rend avec ses gardes du corps rwandais à la réception du 14 juillet 2014 organisée par l’ambassade de France. Ses gardes sont priés de partir. Mais la présidente n’a plus de protection pour rentrer : c’est un VAB français qui la raccompagne chez elle. Derrière l’anecdote, la tension entre la France et le Rwanda transparaît, mais aussi les difficultés d’affirmer une souveraineté centrafricaine, contrainte d’hésiter entre plusieurs protecteurs étrangers. L’histoire que raconte à Glaser Paul Antoine Bohoun Bouabré, ministre ivoirien de l’Économie et des Finances de 2000 à 2005, est aussi très représentative, à la fois de la vision par le gouvernement Gbagbo de la dépendance néocoloniale, mais aussi d’une certaine réalité ivoirienne. La pratique des conseillers « blancs » est tellement ancrée dans les représentations que lorsque Bohoun Bouabré représente son pays au Club de Paris, il doit patienter 15 minutes jusqu’à ce qu’on lui explique qu’on attend « ses conseillers français » pour lui donner la parole…

Au détour des pages, l’auteur campe des personnages qui incarnent cette relation spéciale entre la France et l’Afrique, comme l’avocat Jean-Paul Benoît, associé de Jean-Pierre Mignard lui-même ami proche de François Hollande. Si ces parcours individuels ne sont pas toujours représentatifs des corps professionnels auxquels ils appartiennent, ils ancrent l’analyse. Antoine Glaser met en perspective les relations franco-africaines dans une certaine longue durée. Il rappelle utilement que l’esprit du discours « l’Afrique aux Africains » ne date pas de Jospin mais de Mitterrand, qui en 1994 espérait créer une Force d’action rapide interafricaine de 1 500 hommes. On aurait cependant apprécié un tour d’horizon plus global : en restreignant la question des missionnaires catholiques aux Pères blancs, Antoine Glaser fait l’impasse sur d’autres confréries, comme la communauté de Saint-Jean, qui s’est largement enrichie par l’inclusion de frères et de pères venus d’Afrique, ou les jésuites dont l’un s’est initié aux pratiques des Ngangas camerounais.

Glaser souligne habilement que la Françafrique est avant tout constituée d’hommes ; pas toujours ceux qui sont dans la lumière, même s’ils ne sont pas tous dans l’ombre : professeurs, avocats, prêtres, hommes d’affaires, expatriés, conseillers… L’image de la France en Afrique passe aussi par l’image que donnent les Français, dans leur grande diversité, en Afrique. Ne pas savoir écouter ses partenaires africains, ne pas apprendre de leurs expériences et ne pas les traiter en égaux a un coût qui se paie très cher. C’est la place de la France au soleil africain qui est en jeu, pour aujourd’hui et pour demain.

Aline Lebœuf

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