Et les faibles subissent ce qu’il doivent ?

Cette recension a été publiée dans le numéro de printemps de Politique étrangère (n°1/2017). Norbert Gaillard propose une analyse de l’ouvrage de Yanis Varoufakis, Et les faibles subissent ce qu’ils doivent ? (Les Liens qui Libèrent, 2016, 448 pages).

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Yanis Varoufakis, économiste et ministre grec des Finances du gouvernement Tsipras de janvier à juillet 2015, expose ici sa vision de l’Europe et dit tout le mal qu’il pense de l’architecture actuelle de la zone euro.

Si l’auteur consacre le premier tiers du livre à étudier les faiblesses du système monétaire de Bretton Woods, en vigueur de 1944 à 1971, c’est pour mieux illustrer le cœur de son argument : la zone euro n’est qu’une sorte de « Bretton Woods européen », condamnée à s’effondrer car reposant sur des parités fixes rigides, sans aucun mécanisme de recyclage des excédents. La crise que l’Europe traverse depuis 2009 n’aurait donc rien d’une guerre entre cigales méditerranéennes et fourmis germano-nordiques.

Les chapitres consacrés aux vices de conception de la zone euro sont certainement les plus pertinents. Jacques Delors avait compris qu’il fallait une dette et une politique d’investissement communes pour compléter l’Union économique et monétaire (UEM). Non sans cynisme, François Mitterrand lui avait répondu qu’une union politique devait fatalement suivre. Pronostic erroné, et pour cause : depuis l’avènement de la ve République, les élites françaises ont régulièrement cherché à museler l’Allemagne en s’appropriant sa crédibilité monétaire, ce qui a contraint la France à devenir le premier État européen à se soumettre à l’austérité en 1982. La suite était dès lors écrite : l’euro allait inexorablement creuser le fossé entre économies excédentaires et déficitaires. Au passage, on se délectera de l’hommage rendu à Margaret Thatcher, seule dirigeante selon l’auteur à avoir compris la logique centrifuge et apolitique de l’UEM.

Au fil des pages, cependant, le malaise s’installe. La germanophobie de l’auteur transparaît de plus en plus. La mise en place de la zone euro s’apparenterait à la constitution de l’Allemagne prussienne. L’actuel président de la Bundesbank, Jens Weidmann, se moquerait de la cohésion de l’union monétaire, tandis que Wolfgang Schaüble, à la tête des finances allemandes depuis 2009, entendrait contrôler les budgets des États membres. Les références aux souffrances subies par le peuple grec au cours de l’occupation nazie pullulent, et les technocraties de Bruxelles et de Francfort sont mêmes qualifiées de « force d’occupation ».

Par ailleurs, on ne peut que déplorer les contradictions de l’auteur et ses analyses très partiales. Il admet à juste titre que l’entrée de son pays dans la zone euro était une erreur historique, et pressent qu’un « Grexit » serait une catastrophe. Il semble néanmoins exonérer ses prédécesseurs de leurs responsabilités. Pourtant, ce sont eux qui ont voulu à tout prix adopter la monnaie unique, puis qui ont été incapables de réformer le système fiscal grec et d’atteindre l’équilibre budgétaire alors que la croissance du PIB dépassait en moyenne 4 % entre 2001 et 2007. Lorsqu’il dénonce la dictature des règles technocratiques, il se garde bien de préciser que si les critères de Maastricht avaient été scrupuleusement respectés à la fin des années 1990, les pays périphériques n’auraient pas été admis dans l’UEM, ce qui leur aurait évité la pire crise économique de l’après-guerre.

En dépit de ses défauts, l’ouvrage est digne d’intérêt, et plusieurs de ses propositions destinées à remodeler l’architecture européenne méritent d’être examinées.

Norbert Gaillard

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