Qui est l’ennemi ?

Cette recension a été publiée dans le numéro de printemps de Politique étrangère (n°1/2017). Corentin Brustlein, responsable du Centre des études de sécurité à l’Ifri, propose une analyse de l’ouvrage de Jean-Yves Le Drian, Qui est l’ennemi ? (Éditions du Cerf, 2016, 96 pages).

Qui est l'ennemi _

L’expression publique d’un ministre de la Défense en activité comporte une part routinière incompressible, résultante d’échéances régulières, tels les vœux de début d’année, les commémorations, les discours d’ouverture ou de conclusion de colloques, ou les auditions au Parlement. Certes, Qui est l’ennemi ? est la version allongée de l’un de ces discours, prononcé aux Assises nationales de la recherche stratégique, en décembre 2015. Il serait toutefois erroné de n’y voir qu’une énième prise de parole officielle. L’ouvrage est en réalité le produit d’une réflexion approfondie conduite par le ministre, et au sein de son ministère, en écho à la dégradation brutale de l’environnement stratégique survenue depuis 2014.

Ce court essai a ainsi pour première ambition d’exposer la nature de la lutte engagée par la France contre Daech, entité ayant constitué, soutenu et projeté un « djihadisme militarisé » jusqu’à l’Hexagone. Il s’ouvre par un retour sur les figures historiques de l’ennemi, et sur les évolutions qu’elles connurent à mesure que la guerre changeait de forme. Le xxe siècle voit ainsi la France passer de la figure d’un ennemi total et direct, l’Allemagne, à celle d’un ennemi soviétique, plus indirecte et lointaine, ennemi avec qui les rapports politiques et stratégiques sont finalement canalisés, réglés. Avec l’irruption de Daech, un ennemi direct réapparaît dans l’horizon stratégique national, et Qui est l’ennemi ? analyse aussi bien le problème stratégique et opérationnel qu’il pose, que ses implications pour la posture française.

L’ouvrage décrit ainsi un ennemi aux traits totalitaires, combinant chef charismatique, idéologie génocidaire, monopole de la violence et de l’intimidation, stratégie de terreur, et intégration des leviers de puissance dans une entreprise de domination. L’essai illustre bien la variété et la complexité des formes du défi que représente Daech, qui joue sur un très large spectre de sophistication, allant des meurtres à l’arme blanche à l’usage des drones, le tout appuyé par une communication terriblement efficace. La flexibilité opérationnelle et technique de cet ennemi s’avère d’autant plus problématique qu’une efficacité même relative – une tentative d’attentat avortée, une attaque conduite par un terroriste isolé – permet toujours d’éprouver la cible, de la maintenir en état de tension permanent, de lui imposer de consacrer toujours plus de ressources pour tenter de protéger sa population et répondre aux attentes de cette dernière. Une stratégie qui, comme toute stratégie indirecte, vise moins la victoire par les faits d’armes que par l’effondrement d’une unité politique, les dilemmes et tiraillements moraux, juridiques, et politico-stratégiques ayant raison de sa cohésion nationale.

Si l’essentiel de l’ouvrage est centré sur la lutte contre Daech, il s’achève par des développements stimulants sur les formes renouvelées de la menace dépassant le seul terrorisme islamiste. Guerre cybernétique, diffusion des capacités de frappe de précision et des moyens de déni d’accès, intimidation nucléaire, mettent en tension une posture et un modèle d’armée qui ne peuvent se concentrer exclusivement sur le seul ennemi immédiat, aussi dangereux soit-il. Ainsi, l’effort analytique et communicationnel dont ce livre se fait l’écho en dit long sur le caractère exceptionnel de la situation dans laquelle se trouve la France, et sur l’importance de ces enjeux pour son avenir.

Corentin Brustlein

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