La Revanche de l’Histoire

Cette recension a été publiée dans le numéro d’automne de Politique étrangère (n°3/2017). Marc Hecker, chercheur au Centre des études de sécurité de l’Ifri, directeur des publications de l’Ifri et rédacteur en chef de Politique étrangère, propose une analyse de l’ouvrage de Bruno Tertrais, La Revanche de l’Histoire (Odile Jacob, 2017, 144 pages).

Bruno Tertrais, directeur adjoint de la Fondation pour la recherche stratégique, est spécialiste des questions de défense. Il n’est pas historien et ne prétend pas l’être. Son expérience des zones de conflit lui a néanmoins permis de mesurer l’impact de l’histoire dans les soubresauts de la politique internationale. Ainsi La Revanche de l’Histoire ne porte-t-elle pas tant sur l’histoire elle-même que sur l’instrumentalisation politique et stratégique qui peut en être faite. Comme le disait Paul Valéry : « L’histoire justifie ce que l’on veut. »

Qu’est-ce au juste que cette « revanche de l’histoire » ? Thierry de Montbrial, dans un ouvrage au titre similaire paru dans les années 1980, y voyait un « retour du tragique ». Bruno Tertrais explique quant à lui : « La revanche de l’Histoire est, dans une large mesure, un désir de Passé. On en a besoin comme d’un doudou, on cherche une Histoire de confort. » Avant d’ajouter que cette revanche n’est pas antimoderne, et ne saurait être un simple retour en arrière : « Les nationalismes chinois, russe et turc, les droites occidentales, prétendent au contraire nouer une nouvelle alliance entre tradition et modernité. » Cette volonté de concilier des visions du monde ancestrales et les technologies les plus récentes peut produire des tragédies. Que l’histoire soit utilisée comme source d’inspiration – combien y a-t-il eu de « nouveaux Saladins » au Moyen-Orient ? –, ou au contraire comme repoussoir – l’analogie munichoise… –, elle peut conduire à une montée des tensions voire à la guerre.

Tertrais nous propose un « tour du monde des fantômes du passé ». La confrontation entre la Chine et le Japon se nourrit des haines anciennes. La période 1839-1949 est présentée par les autorités chinoises comme le « siècle de l’humiliation ». La thématique de l’humiliation est aussi présente au Moyen-Orient – où Daech ne manque pas de dénoncer les affres du colonialisme – et en Russie, où Vladimir Poutine mobilise tant l’histoire tsariste que l’ère soviétique pour asseoir son pouvoir. Quelques pages sont, bien sûr, consacrées au conflit israélo-­palestinien et aux guerres balkaniques. À propos des Balkans, Churchill disait que certaines régions produisent davantage d’histoire qu’elles ne peuvent en consommer…

La dernière partie de cet essai stimulant est intitulée « Du bon usage du passé ». L’auteur émet quelques recommandations pour éviter que l’histoire ne produise des effets dévastateurs. Tout d’abord, il rappelle les dangers des analogies historiques qui sont souvent utilisées plus comme des slogans mobilisateurs que comme des outils de réflexion. Puis il insiste sur le fait que l’oubli peut avoir ses vertus. Et de citer l’édit de Nantes, qualifié de « loi de l’oubli ». L’amnésie n’a pas vocation à être totale ni définitive mais, à certaines périodes, il paraît impossible de conjuguer mémoire et réconciliation. Enfin, la mémoire est justement évoquée pour souligner le trop-plein de lois mémorielles. « Aujourd’hui, pour nous Européens, le devoir d’Histoire est sans doute plus important que le devoir de mémoire », affirme Bruno Tertrais. Reste à savoir quelle histoire. Comme le montre le débat suscité par la publication de l’Histoire mondiale de la France (Seuil, 2017) sous la direction de Patrick Boucheron, l’histoire – comme la sociologie – reste un sport de combat.

Marc Hecker

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