The Big Stick

Cette recension a été publiée dans le numéro d’automne de Politique étrangère (n°3/2017). Le Général Vincent Desportes propose une analyse de l’ouvrage d’Eliot A. Cohen, The Big Stick. The Limits of Soft Power and the Necessity of Military Force (Basic Books, 2017, 304 pages).

Voilà un puissant plaidoyer, à rebours de bien des idées reçues. Il ne surprend pas venant d’Eliot Cohen, penseur reconnu de la guerre et de l’usage de la force. Favorable à l’intervention américaine en Irak en 2003, il n’hésitait pas à affirmer que l’élection de Donald Trump « serait un désastre total pour la politique étrangère américaine ».

Solidement argumentée, la thèse de Cohen demeure simple : même s’il convient d’être prudent sur son usage, la puissance militaire américaine a ­toujours un rôle important dans la politique extérieure et la stabilité du monde dont l’Amérique, qu’elle le veuille ou non, demeure le gardien. Il faut donc sortir des syndromes irakien et afghan et la restaurer au plus tôt, pour se tenir prêt à influer sur la marche du monde : la passivité des États-Unis n’est une bonne chose pour personne. Le néo-­isolationnisme de l’époque Obama a laissé plus de guerres qu’il n’en avait trouvées à son entrée à la Maison-Blanche. La puissance militaire n’est pas un instrument dépassé, inutile ou dangereux : le big stick (gros bâton), qui paraissait si nécessaire à Roosevelt alors que les États-Unis commençaient à se dresser comme une grande puissance, l’est tout autant au moment où ce rôle leur est disputé, au détriment de leurs intérêts.

L’ouvrage rappelle la pertinence de l’affirmation rooseveltienne : « Ne dites rien que vous ne soyez prêts à appuyer par des faits et, malgré la modération de vos propos, tenez-vous prêts à agir. »

Les responsables américains doivent réapprendre à utiliser la « puissance dure », découvrir ses nouveaux usages. Les défis sont nombreux, de l’apparition de la Chine comme rival militaire, à l’expansionnisme russe en passant par la menace nucléaire de la Corée du Nord, bientôt de l’Iran, et la vague d’islamisme radical. Pour faire face, les États-Unis ne pourront faire l’économie de la restauration de leur puissance militaire. Cohen n’ignore pas qu’elle « est toujours utilisée dans la douleur et qu’elle est un instrument brutal et imprécis… davantage qu’un scalpel, elle est un couteau dont la lame peut facilement se retourner dans la main de celui qui l’utilise » mais rien ne la remplace. Par son emploi, ou la menace de son emploi, elle demeure l’argument ultime.

Cohen constate que, bien que l’armée américaine soit encore d’une puissance redoutable, ses capacités ont fortement décru ces deux dernières décennies, tout comme sa puissance relative. C’est grave car la menace est aujourd’hui multiple dans un monde beaucoup plus compliqué que celui de la guerre froide. Les forces elles-mêmes doivent évoluer dans leurs capacités, les besoins de demain – l’espace, le cyber, les actions hybrides – différant de ceux d’hier : une profonde adaptation est nécessaire. Pour Cohen, « l’Irak, l’Afghanistan et le conflit contre Al-Qaïda ont montré que les États-Unis n’ont pas compris leurs adversaires […] mais qu’ils n’ont pas fait beaucoup mieux dans la compréhension d’eux-mêmes ».

L’ouvrage de Cohen est structuré, documenté et bien écrit. Il rappelle qu’il y a une réalité du monde, et qu’elle est celle de l’affrontement des volontés. Si l’Amérique a une vision du monde, si elle y a des intérêts et veut défendre les valeurs qui lui sont utiles, elle doit pouvoir y agir et pas seulement par la « puissance douce » : celle-ci n’est rien si elle ne s’appuie solidement sur la « puissance dure ».

Le message est évident, percutant. S’il vaut pour la rive ouest de l’Atlantique, il vaut aussi à l’est : il doit être entendu par le 8e président de la Ve République… et porté jusqu’à Bruxelles.

Vincent Desportes

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