Les âmes errantes

Cette recension a été publiée dans le numéro d’hiver de Politique étrangère (n° 4/2017). Marc Hecker, rédacteur en chef de Politique étrangère, propose une analyse de l’ouvrage de Tobie Nathan, Les âmes errantes (L’Iconoclaste, 2017, 256 pages).

Tobie Nathan, professeur émérite de psychologie à l’université Paris 8, est connu pour avoir fondé le premier centre d’ethnopsychiatrie en France. Son parcours est marqué par de multiples expériences internationales : il a grandi en Égypte et a occupé différents postes en Afrique (directeur du bureau régional de l’Agence universitaire de la Francophonie à Bujumbura, conseiller culturel à Conakry) et au Proche-Orient (conseiller culturel à Tel Aviv). Auteur prolifique, récompensé par le prix Fémina de l’essai en 2012, il se penche dans son nouvel ouvrage sur un sujet d’actualité : la radicalisation.

Pendant trois ans, Tobie Nathan a suivi des jeunes fascinés par le djihadisme. Les Âmes errantes relate cette expérience de façon étonnante. Il ne s’agit pas d’un livre scientifique qui exposerait précisément la méthodologie utilisée, tenterait d’établir des typologies, et proposerait des dispositifs de prise en charge. On ne sait pas, par exemple, combien de patients ont été suivis, par quel biais ils ont été orientés vers le centre d’ethnopsychiatrie de l’auteur, ni la manière dont se sont déroulés les entretiens. Mélange de réflexions, d’observations et de souvenirs personnels, cet ouvrage est un objet littéraire non identifié. Dans l’épilogue, l’auteur explique que ce livre lui « tenait au ventre » et qu’il continue à lui « nouer les tripes ». Ce rapport viscéral à l’écriture se ressent, page après page.

La prose de Tobie Nathan est empreinte d’érudition, teintée de mysticisme, parfois absconse. Mais la ligne directrice est claire : les « âmes errantes » dont parle le psychologue sont souvent marquées par un double déficit. D’une part, une « appartenance culturelle défaillante à la première génération », généralement en situation de migration. D’autre part, une « filiation flottante » à la deuxième génération. Ainsi croise-t-on dans cet ouvrage des personnages au parcours compliqué, comme cet orphelin du Congo, bouc émissaire de son village, ramené en France par une grand-tante et qui, devenu islamiste radical, guette anxieusement les signes de la fin des temps. Ou ce jeune homme né en France de parents tchèques, converti à l’islam, qui implore Allah d’épargner à sa mère chrétienne les affres de l’enfer.

Les âmes errantes, « sans attachement », sont des proies faciles pour les « chasseurs d’âmes ». Ces derniers ne sont autres que les recruteurs de Daech. Tobie Nathan ne les présente pas comme des gourous qui laveraient le cerveau de leurs victimes, mais comme des activistes porteurs d’un projet révolutionnaire. Ainsi les cliniciens qui prennent en charge les jeunes séduits par Daech doivent-ils être conscients de la dimension politique de leur radicalisation.

L’auteur conseille également aux praticiens d’abandonner le concept de « traumatisme » qui met « l’accent sur les faiblesses des victimes, en gommant leur révolte, en leur interdisant l’expression de leur désir de vengeance ». Tobie Nathan ne prétend pas avoir une solution miracle pour permettre aux radicalisés de reprendre une vie normale. Il suggère toutefois que ni la compassion, ni les appels à la raison ou à la loi ne peuvent fonctionner. Il propose une troisième voie, qui consiste à « constater l’intelligence des êtres et des forces », et à échanger patiemment avec ces jeunes pour les faire réfléchir aux questions existentielles qu’ils se posent. Si cet ouvrage ne convainc pas forcément, il interpelle, et ne saurait laisser indifférent.

Marc Hecker

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