La Russie par-delà le bien et le mal

Cette recension a été publiée dans le numéro d’hiver de Politique étrangère (n° 4/2017). Dominique David, rédacteur en chef de Politique étrangère, propose une analyse de l’ouvrage de Pascal Marchand, La Russie par-delà le bien et le mal. Idées reçues sur la « puissance pauvre » (Le Cavalier bleu, 2017, 256 pages).

Ce livre nous sauve simplement des simplismes qui prolifèrent sur la Russie en s’affrontant aux lieux communs les plus répandus de manière à la fois informée et abordable. C’est un personnage russe fort éloigné des fantasmes occidentaux qui s’y affirme, s’y dessine, avec ses forces et ses faiblesses.

La Russie est-elle un objet historique si énigmatique qu’on le croit ? Est-elle condamnée à demeurer une économie sous-développée, assise sur ses matières premières et quêtant les technologies occidentales ? La Russie est-elle une puissance impérialiste, appuyée sur une massive puissance militaire et isolée sur la scène diplomatique ?

L’immensité de son territoire organise – ou désorganise – l’existence politique du pays. Il est d’Europe par volonté (l’Europe ne se limite pas à l’Union européenne) ; il est composite par ses populations et nationalités (ce qui est difficile à saisir très à l’ouest de l’Europe) ; il est difficile à contrôler et à diriger (et l’anarchie de l’« accumulation primitive » des années 1990 n’a rien arrangé). Oui, la corruption y prospère, mais le pouvoir de Vladimir Poutine – à la fois fort et limité, comme celui des tsars – s’y est sans conteste attaqué. Quant à la natalité du pays, elle se redresse quelque peu, et les migrations restent un élément central de la problématique démographique russe : le tout dessinant une situation moins dramatique qu’on l’imaginait voici vingt ans.

La frontière entre économie et géopolitique est ténue. Oui la Russie est riche de ses matières premières. Mais elle est « naturellement » desservie par son immensité, qui explique en partie la faiblesse de ses infrastructures – en particulier de transport. Moscou a traditionnellement cherché à l’Ouest sa modernisation technique, mais elle a pour la première fois aujourd’hui la possibilité de regarder vers Pékin : par exemple pour le secteur aéronautique, ou le ferroviaire à grande vitesse. Les sanctions occidentales ont pour effet de pousser Moscou vers une collaboration croissante avec Pékin, et d’encourager la production intérieure (par exemple en matière alimentaire) : deux facteurs de décollage pour une économie russe moins atone qu’on le dit.

Impériale, la Russie l’est dans son environnement proche comme toute puissance – souvenons-nous de la doctrine Monroe… Sa puissance militaire se relève lentement du plongeon des années 1990 pour lui donner une capacité d’intervention efficace mais bornée au plan régional. L’Occident ferait pourtant une lourde erreur en s’imaginant Moscou isolé sur le plan diplomatique. L’Organisation de coopération de Shanghai (OCS), la coordination entre BRICS (Brésil, Russie, Inde, Chine et Afrique du Sud) – lui offrent un espace diplomatique nouveau. La question étant de savoir si cet espace diplomatique demeurera opportuniste, ou deviendra structurant.

Opportuniste : mot-clé. Si la Russie pèse aujourd’hui internationalement, c’est d’abord qu’elle s’est saisie des chances que lui ont fournies les stratégies et les erreurs de l’Occident. Moscou s’en est saisi simplement pour affirmer son intérêt. Pascal Marchand cite au début de son livre la fameuse phrase de Winston Churchill sur une Russie « rébus enveloppé d’un mystère, au sein d’une énigme ». En restituant fort heureusement la phrase qui suit – systématiquement oubliée – : « Mais peut-être à cette énigme y a-t-il une clef. Cette clef, c’est l’intérêt national russe. »

Dominique David

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