La Turquie en 100 questions

Cette recension a été publiée dans le numéro d’hiver de Politique étrangère (n° 4/2017). Denis Bauchard, conseiller pour le Moyen-Orient à l’Ifri, propose une analyse de l’ouvrage de Dorothée Schmid, La Turquie en 100 questions (Tallandier, 2017, 280 pages).

La collection «En 100 questions» des éditions Tallandier entend donner des réponses pertinentes aux questions posées par un problème ou un pays faisant l’actualité. Il allait de soi que la publication d’un ouvrage sur la Turquie s’imposait, et celui-ci est signé Dorothée Schmid, spécialiste reconnue de la Turquie contemporaine qui dirige le programme «Turquie contemporaine et Moyen-Orient» à l’Ifri.

La Turquie d’aujourd’hui, à la fois si proche géographiquement mais si difficile à comprendre, interpelle. Sa situation intérieure comme sa politique étrangère provoquent de nombreuses interrogations. Depuis l’accession au pouvoir de l’AKP (Parti de la justice et du développement), il semblait que la Turquie s’engageait dans la voie de la démocratie et qu’un parti islamiste pouvait la promouvoir. Cette évolution s’accompagnait d’un développement économique spectaculaire, le produit national brut ayant triplé en dix ans, et transformé le pays en puissance émergente. Inspirée par Ahmet Davutoglu, conseiller diplomatique, puis ministre des Affaires étrangères et enfin Premier ministre, la Turquie développait au Moyen-Orient une politique très active, et y devenait un acteur incontournable. Dans le même temps, en dépit des réticences de certains États membres, son adhésion à l’Union européenne apparaissait comme possible.

À partir de 2013, rien ne va plus. La manifestation de cette année sur la place Gezi, au centre d’Istanbul, et dont l’objet était purement local – protester contre un projet d’urbanisme – est durement réprimée. Cet événement apparaît rétrospectivement comme un tournant. Le processus démocratique s’enraye ; le coup d’État manqué de l’armée en juillet 2016 provoque une répression tous azimuts qui affecte les libertés fondamentales ; alors que l’on s’acheminait vers un accord avec le PKK (Parti des travailleurs du Kurdistan), la guerre reprend dans l’est du pays ; les printemps arabes mettent fin brutalement à la politique de «zéro problème avec les voisins» pratiquée jusqu’alors. La Turquie s’engage militairement en Syrie à la fois contre le régime et contre les Kurdes syriens ; la politique étrangère devient de moins en moins lisible, avec des retournements d’alliance, une prise de distance vis-à-vis des États-Unis, et un rapprochement avec la Russie ; les attentats reprennent, non seulement ceux du PKK mais également ceux de l’État islamique.

Ainsi les 100 questions posées et les 100 réponses apportées se situent-elles dans un contexte nouveau et très évolutif. Regroupant ces questions et réponses par grands thèmes – histoire, politique intérieure, culture, société, économie, géopolitique… –, Dorothée Schmid apporte des réponses claires sur des sujets éminemment complexes. Elle décrypte avec pertinence une Turquie en crise politique, en malaise identitaire et en quête d’une nouvelle politique étrangère.

On s’attachera en particulier aux questions soulevées par l’engagement turc en Syrie. Pourquoi la Turquie s’y est-elle engagée, alors qu’elle entretenait de bonnes relations avec le régime de Bachar Al-Assad ? Comment expliquer le double jeu avec Daech ? Pourquoi cette alliance avec la Russie, l’ennemi traditionnel, et ce qui apparaît comme une tentation de se désengager de l’Organisation du traité de l’Atlantique nord (OTAN) ? Comment expliquer les relations en zigzag avec l’Iran ? Les réponses sont nuancées et convaincantes.

Ce livre est, par delà la Turquie, un indispensable vade-mecum pour comprendre ce qui se passe dans un Moyen-Orient chaotique, qui affecte directement nos intérêts et notre sécurité.

Denis Bauchard

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