La fin du rêve américain ?

Cette recension a été publiée dans le numéro de printemps de Politique étrangère (n°1/2018). Laurence Nardon, responsable du Programme Amérique du Nord de l’Ifri, propose une analyse croisée des ouvrages de Lauric Henneton, La fin du rêve américain ? (Odile Jacob, 2017), de E. J. Dionne Jr., Thomas Mann et Norman Ornstein, One Nation after Trump: A Guide for the Perplexed, the Dissilusionned, the Desperate, and the Not-Yet Deported (St. Martin’s Press, 2017), et de Thomas J. Wright, All Measures Short of War: The Contest for the 21st Century & the Future of American Power (Yale University Press, 2017).

Depuis l’élection surprise de Donald Trump en novembre 2016, de très nombreux ouvrages ont été publiés aux États-Unis et en France pour tenter d’éclairer le sens d’une évolution préoccupante de la vie politique américaine. En voici trois, sérieux, qui couvrent l’essentiel : l’évolution sociologique et les politiques ­intérieure et étrangère.

Lauric Henneton, maître de conférences en civilisation américaine à l’université Versailles Saint-Quentin-en-Yvelines, présente un ouvrage très nourri, proposant une analyse des évolutions en cours – et futures – de la société américaine. Son hypothèse est que les mutations récentes ont convaincu les classes moyennes blanches que le rêve américain leur était désormais inaccessible. C’est la mobilisation électorale, inhabituelle et inattendue, de cette population qui explique la victoire de Trump.

Henneton s’attache tout d’abord et fort utilement à définir ce qu’est le rêve ­américain dans les faits : la possibilité, pour tous les citoyens, de se construire – à force de travail selon l’éthique de Benjamin Franklin – une vie de bonheur moral et de prospérité matérielle.

Les premiers chapitres du livre reviennent sur les origines historiques de ce rêve, rappelant l’importance de la fondation du pays par divers courants protestants venus d’Europe ; détaillant quelques moments clés du XIXe siècle ; s’arrêtant sur les années 1950, qui furent perçues par la suite comme le moment de culmination de ce rêve américain ; et jusqu’aux mandats du président Obama, dont la description s’achève par le passage en revue de difficultés sociales du pays (­infrastructures, inégalités, faillite du politique).

Entrant dans le vif du sujet, l’auteur détaille ensuite les différentes peurs qui amènent les Américains d’aujourd’hui à douter de la possibilité de vivre le rêve promis. Il pointe d’abord la montée des multiculturalismes, avec d’un côté des Latinos en pleine croissance démographique, et de l’autre des musulmans perçus comme une menace ; puis la sécularisation des jeunes générations, les millennials. Henneton relativise ces dangers – ce qui lui a valu les critiques du polémiste Éric Zemmour. Pourtant, l’auteur se place du point de vue des classes moyennes blanches peu diplômées, les moins aisées des White Anglo-Saxon Protestants (WASP), habitant dans les campagnes ou les banlieues les plus éloignées (les exurbs). La construction de l’ouvrage ne met pas en scène un rêve américain qui serait d’emblée habité et activé par les minorités.

Au final, ce sont bien deux Amériques qui se dessinent : une Amérique blanche nostalgique des années 1950 ; et une Amérique diverse tournée vers l’avenir. Cette dernière est illustrée par la Californie, paradis progressiste qui se place, grâce au sens civique de ses habitants, à la pointe du combat environnemental et de l’ouverture multiculturelle (avec la célébration des « identités à trait d’union », les hyphenated identities). C’est sur ces populations en progression que les Démocrates comptent pour remporter les élections – un peu trop tôt, manifestement…

En effet, la classe moyenne blanche a toujours le droit de vote… et elle a porté au pouvoir précisément celui qui lui promettait en 2016 de lui rendre le rêve américain – avec un programme d’infrastructures, une réforme fiscale, et en tournant le dos aux affaires du monde. Où en sommes-nous ? Le livre ne peut répondre à cette interrogation, bien sûr, mais reste une lecture très bénéfique pour qui cherche à s’instruire sur les États-Unis.

Thomas Mann et Norman Ornstein se sont longtemps gardés de tout parti pris dans leurs analyses de la politique américaine. Depuis leur livre de 2012 It’s Even Worse Than It Looks, ils ont sauté le pas. Même si Ornstein est toujours affilié au think tank conservateur American Enterprise Institute (AEI), Mann et lui ont rejoint E. J. Dionne, éditorialiste pro-démocrate du Washington Post, pour une analyse très critique des événements. Leur nouvel ouvrage analyse ainsi les causes de la victoire de Trump et propose des voies de régénération pour la démocratie américaine.

La victoire de Trump tient certes au succès de son personnage de showman transgressif, mais d’autres raisons, plus profondes et plus anciennes, entrent en jeu. Ces dernières renvoient à des dispositifs mis en place depuis quatre décennies par les élites du Parti républicain lui-même. Ces dernières ont en effet orchestré une guerre permanente contre les médias progressistes ; une délégitimation systématique des opposants politiques ; des appels au racisme et à la xénophobie ; une sape des normes de comportement propres aux femmes et hommes politiques dans une démocratie digne de ce nom.

Plus concrètement, le Parti républicain est accusé d’avoir détourné le système institutionnel à son profit : avec un redécoupage abusif des circonscriptions électorales, le maintien d’un Sénat qui surreprésente les États peu peuplés, un collège électoral qui introduit une distorsion dans la désignation du président, le rôle croissant de l’argent dans le déroulement de la vie politique, et le déni de droit de vote des membres des minorités dans certains États du Sud.

À en croire les auteurs, la situation actuelle serait finalement plus la faute du Parti républicain que de Trump. Ce dernier n’a fait que répondre au malaise des classes moyennes blanches. La campagne de Trump a ainsi réuni deux courants de mécontentement populaire : l’un fondé sur les idées de race, de culture et de religion, agitant la peur de l’immigration ; l’autre porté par les questions économiques, pointant la délocalisation des emplois et la désintégration des classes moyennes pas ou peu diplômées. L’offre populiste et nationaliste de Trump ­joignait ainsi l’ethnocentrisme blanc et le protectionnisme.

La seconde partie de l’ouvrage propose quelques solutions. Très ambitieuse, elle appelle à un grand mouvement transformationnel fondé sur la mise en place d’une nouvelle économie, d’une nouvelle société civile, d’un nouveau patriotisme, en bref d’une nouvelle démocratie. Hélas, ce projet n’a aucune chance de se réaliser dans les années à venir, même en cas de retour d’un(e) président(e) démocrate. En effet, les débats au sein du Parti démocrate ne sont pas achevés (on doute à vrai dire qu’ils soient vraiment ouverts), et ce dernier n’a pas encore choisi sa ligne idéologique, entre centrisme et gauche radicale. L’écart reste donc immense sur les sujets du libre-échange versus protectionnisme, sur la politique étrangère à mener, sur la suite de la réforme de santé (autour des projets de systèmes « à payeur unique »). Les auteurs présentent cependant de bonnes idées, même si elles sont disparates. On relèvera par exemple celle d’un nouveau G.I. Bill finançant les études supérieures de certains travailleurs, ou celle d’un accord incitant les entreprises à penser leur impact social et ­environnemental sur le long terme.

D’origine irlandaise, ayant récemment succédé à Fiona Hill à la tête du Centre sur les États-Unis et l’Europe à la Brookings Institution, Thomas Wright propose ici une feuille de route pour la politique étrangère américaine dans les années à venir. Alors que l’ordre international libéral est largement défié, sinon terrassé, quelle attitude doivent adopter les États-Unis ? Thomas Wright préconise une politique interventionniste, à la fois morale et pragmatique, qu’il présente sous le terme de « compétition responsable ».

L’ordre international libéral défendu par les États-Unis depuis 1945 a connu une période bénie au lendemain de la chute de l’URSS en 1991. Durant plus d’une décennie, analystes et responsables politiques occidentaux ont pu penser que les idées de démocratie et de libre-échange avaient gagné et étaient réellement acceptées par tous. Mais la suite des événements a montré que ce n’était là qu’illusion : le 11 septembre 2001 a manifesté un défi terroriste sans précédent ; la prise de conscience des intentions de la Russie a sans doute eu lieu à l’été 2008, avec la guerre en Géorgie.

Russie et Chine entendent désormais réaffirmer leur prééminence dans leur région pour en faire une sphère d’influence ; les dirigeants autocrates de ces pays ont également peur d’une contagion démocratique chez leurs proches voisins. Par ailleurs, dans ces régions comme au Moyen-Orient, les traditions de nationalisme ethnique et religieux n’ont en fait jamais désarmé, voire ont été ­renforcées par l’effet d’angoisse identitaire qu’a engendré la mondialisation.

Pourquoi les États-Unis n’accepteraient-ils pas que le monde se transforme en une série de sphères d’influences juxtaposées ? Ne serait-ce pas le moyen pour eux, ainsi que le souhaite Donald Trump, de se retirer des affaires internationales ? Pour Wright, un tel monde serait trop instable. Les États-Unis doivent maintenir leur prééminence pour assurer un ordre général. Cette affirmation peut être contestée car, au-delà d’un américano-centrisme assumé, elle semble tenir pour acquis que les États-Unis ont les moyens économiques et budgétaires d’une telle politique, et qu’il suffirait d’en prendre politiquement la décision. Or les déclinistes affirment que les États-Unis n’ont plus les moyens concrets de cette ambition. Le président Obama lui-même avait fait campagne sur l’idée de reconstruire la nation « à la maison » plutôt que de s’engager à l’étranger. Et il avait, comme Trump après lui, prévu de lancer un vaste programme d’infrastructures.

D’une lecture agréable, l’ouvrage prend sa place dans l’immense production de littérature stratégique américaine, entre pragmatiques et idéalistes, interventionnistes et isolationnistes, multilatéralistes et unilatéralistes. Si ces pages ont été entamées au moment où la victoire d’Hillary Clinton semblait acquise et pour lui servir de programme, leurs conclusions ont peu de chance d’être suivies par l’administration Trump. Elles pourraient cependant valoir pour une prochaine ­administration, en 2020 ou 2024…

Laurence Nardon

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