Les guerriers de l’ombre

Cette recension a été publiée dans le numéro de printemps de Politique étrangère (n°1/2018). Clément Tonon propose une analyse de l’ouvrage de Jean-Christophe Notin, Les guerriers de l’ombre (Tallandier, 2017, 272 pages).

Cet ouvrage est, pour Jean-Christophe Notin, le dernier d’une longue série consacrée aux hommes et aux femmes anonymes qui se cachent derrière la « France guerrière » chère à Michelet. Afghanistan, Libye, Côte d’Ivoire, Mali, l’auteur est un habitué des ­coulisses des opérations extérieures, qu’il aborde avec un souci constant de mettre l’humain au centre du récit. L’œuvre de Jean-Christophe Notin est ainsi une lutte continue contre la « grande histoire » et sa tentation de transformer l’anonyme en négligeable, et l’opérationnel en anecdotique.

C’est donc une double recherche d’authenticité et de vérité qui amène l’auteur à revenir à la donnée première de l’historien : le témoignage. Les Guerriers de l’ombre pousse cette recherche à son extrémité logique, et l’ouvrage est déjà sur ce plan une prouesse : en abordant avec une démarche de transparence totale le « secret institutionnalisé » – le service clandestin de la Direction générale de la sécurité extérieure (DGSE) – l’auteur déstabilise à la fois le lecteur et ses interlocuteurs. Cette audace formelle – une esthétique presque caravagesque – est renforcée dans le documentaire éponyme co-réalisé par Jean-Christophe Notin et Frédéric Schoendoerffer, qui transpose les entretiens à l’écran.

Disons-le : l’exercice est réussi, original et instructif. Avec un luxe de détails pittoresques, l’ouvrage dévoile plusieurs facettes méconnues du recrutement, de la formation, du quotidien et des méthodes des agents de la DGSE. L’auteur évoque sans tabou avec ses treize interlocuteurs – douze hommes et une femme – l’ensemble des sujets, des plus intimes aux plus banals, qui marquent l’empreinte d’une vie à part, décalée, d’une autre normalité. Car c’est ce qui ressort d’abord de ces heures d’entretiens : la clandestinité change la nature de la normalité, elle ne l’exclut pas. La DGSE, contrairement aux fantasmes qui l’entourent, n’est pas une pépinière de héros de cinéma, elle est même l’inverse : une école de rigueur et de précision, un « travail de bénédictin », une « école d’humilité et de travail en équipe » selon les propres mots des agents interrogés. On est bien loin du folklore incarné par le solitaire et flamboyant James Bond…

Le plus grand mérite de l’ouvrage est ainsi d’esquisser une éthique de l’agent de renseignement, faite de discipline, de travail, de retenue mais aussi de mensonges et de manipulations, où les conventions morales s’inclinent devant l’impératif du devoir accompli. Dans ce « métier ingrat qui n’apporte ni gloire, ni honneur, ni argent », les gratifications sont d’un autre plan : service de la patrie, action et engagement, fierté d’agir dans les coulisses de la grande histoire – comme lorsque la DGSE « traite » le commandant Massoud en Afghanistan ou Jonas Savimbi en Angola…

Ni « barbouzes » ni « seigneurs » donc : les guerriers de l’ombre sont avant tout de grands professionnels, des hommes et des femmes comme les autres, dont le témoignage éclaire notre société à la lumière noire. Les Guerriers de l’ombre fait ainsi écho à sa manière à l’analyse d’Alain Dewerpe dans son magistral Espion : une anthropologie historique du secret d’État contemporain : « Nous sommes tous des clandestins. En cela, l’espion a partie liée avec la construction du moi d’aujourd’hui. L’espion est un chiffre de notre condition, dont le décryptage ouvre sur une authentique anthropologie du présent. »

Clément Tonon

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