La Grande-Bretagne et l’Europe

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L’article « La Grande-Bretagne et l’Europe » a été écrit par Mario Levi, et publié dans le numéro 3/1969 de Politique étrangère.

Aux yeux d’un grand nombre de commentateurs, le départ du général de Gaulle a levé le principal obstacle politique à l’entrée de la Grande-Bretagne dans le Marché Commun. Et il y a tout lieu de penser qu’avant la fin de l’année les négociations relatives à la candidature britannique vont reprendre entre les Six et le gouvernement de Londres.

Ces négociations s’annoncent longues et difficiles. Contrairement à ce que pensent, ou font mine de penser, certains, les obstacles à l’élargissement de la Communauté ne sont pas exclusivement d’ordre politique : ils ne tiennent pas uniquement à la crainte de l’ancien chef de l’État français de voir la Communauté pencher trop du côté de l’Atlantique. Il existe aussi des difficultés objectives, qui ne sont pas insurmontables certes, mais dont il importe de prendre connaissance si l’on veut éviter, lors des prochaines négociations, les pires déconvenues.

Ces difficultés sont de deux sortes que nous nous proposons d’analyser successivement. Les unes sont liées aux problèmes spécifiques de l’économie britannique. Celle-ci, on le sait, se trouve depuis plusieurs années dans une passe difficile : or il ne serait bon ni pour l’Angleterre ni pour ses partenaires que l’intégration entre leurs systèmes respectifs se fasse avant que la crise actuelle ait été entièrement résorbée.

Une autre série de problèmes découle au contraire de cette intégration même. Il est évident que la Communauté, après adjonction d’un ou de plusieurs nouveaux membres, dont un seul — la Grande-Bretagne — aurait un poids économique intermédiaire entre les deux premiers — la République Fédérale et la France — ne serait plus tout à fait la même qu’auparavant ; il y a même bien des chances pour que — indépendamment de toute stipulation juridique, de toute acceptation, par les nouveaux membres, des accords déjà conclus entre les Six — elle se transforme en une « entité » sensiblement différente de l’actuelle.

Quelle devra, quelle pourra être cette entité ? Dans quelle mesure peut-on d’ores et déjà en dessiner approximativement les traits (aire géographique et structures institutionnelles) ? Quels seraient concrètement les avantages, et, le cas échéant, les inconvénients inhérents à une telle transformation ?

Telles sont les questions que nous nous sommes posées et auxquelles nous chercherons, tant bien que mal, à répondre.

L’économie britannique après la dévaluation

La dévaluation de novembre 1967 n’a pas mis fin, tant s’en faut, aux difficultés dans lesquelles l’économie britannique se débat depuis la fin de la guerre et qui sont apparues au grand jour depuis l’avènement du gouvernement travailliste en 1964.

La situation de la balance des paiements notamment, qui commande la situation de la livre, ne s’est pas améliorée.

En 1968, le déficit de la balance (solde des paiements courants et des mouvements de capitaux à long terme) — 455 millions de livres — a été à peine inférieur à celui pourtant exceptionnellement élevé de 1967 (515 millions de livres).

D’autre part, l’évolution du commerce extérieur dans les premiers mois de l’année en cours ne laisse espérer aucune amélioration dans l’avenir immédiat. D’après les tendances actuelles, l’objectif que s’est fixé le gouvernement de Londres : réaliser dès 1969 un excédent de 500 millions de livres de la balance des paiements et maintenir ensuite cet excédent pendant de longues années, paraît hors d’atteinte.

Cet échec relatif de la dévaluation a été dû, croyons-nous, à trois causes essentielles.

La première est que l’opération a été effectuée « à chaud », sous la pression d’une poussée spéculative et sans avoir été, semble-t-il, préparée à l’avance. Or, l’expérience, ainsi que l’analyse économique, enseignent que les seules dévaluations réussies (comme la dévaluation française de 1959) sont celles effectuées « à froid », c’est-à-dire en période de récession et non d’emballement de la demande. Autrement dit, les mesures d’austérité et de freinage de la consommation auraient dû être prises avant et non après la dévaluation de la livre.

Une autre raison est que, dans le cas de la Grande-Bretagne, le déséquilibre extérieur paraît tenir davantage à l’excès de la dépense nationale sur l’offre de biens et de services qu’à la différence des prix. Même avant la dévaluation, les prix britanniques n’apparaissaient pas, dans la plupart des cas, plus élevés que ceux du continent européen : ils leur sont nettement inférieurs à l’heure actuelle en dépit de la hausse qui s’est produite depuis novembre 1967. En revanche, les mesures de limitation de la consommation adoptées depuis la dévaluation n’ont pas donné les résultats escomptés : la production intérieure s’avère insuffisante pour satisfaire à la fois la consommation, les investissements nationaux et un volume d’exportations susceptible de financer la totalité des achats et des investissements à l’étranger.

Une troisième cause, plus structurelle, de la crise britannique a trait à l’orientation des échanges et à la faiblesse des réseaux de distribution sur les marchés extérieurs, ainsi que, sur un plan plus général, aux délais dont souffre la reconversion, pourtant indispensable, d’une économie dont la vocation « mondiale » n’est plus aussi évidente que par le passé et qui conserve encore, à maint point de vue, les vestiges coûteux d’une époque «impériale » définitivement révolue.

Dans une optique strictement commerciale, la Grande-Bretagne a payé et paie très cher l’erreur commise dans l’immédiat après-guerre d’avoir orienté ses échanges vers l’aire préférentielle du Commonwealth et de la zone de la livre (les deux notions, apparentées, ne se recouvrent pas tout à fait) plutôt que vers les marchés, voués à une beaucoup plus forte expansion, d’Amérique du Nord et du continent européen.

Les exportations à destination des pays de la zone de la livre d’Outre-Mer, qui représentaient environ 37 % des exportations britanniques totales en 1938, en représentaient 43 % en 1953 et 41 % en 1956. Or la capacité d’importation de ces territoires a crû à un rythme nettement inférieur à celle des pays industrialisés de l’Occident : de 1960 à 1967, les exportations de l’ensemble des pays d’Europe occidentale et d’Amérique du Nord vers les pays de la zone de la livre Outre-Mer ont augmenté de 42 % , alors que les exportations à destination de l’Europe occidentale augmentaient de 90 %, celles à destination de l’Amérique du Nord de 95 % et celles à destination du Japon de 150%.

Sans doute, comme nous l’indiquerons par la suite, les choses sont-elles en train d’évoluer rapidement dans ce domaine : la part des échanges des pays de la zone de la livre dans les échanges totaux de la Grande-Bretagne ne cesse de diminuer depuis 1958. Mais la reconversion, dans le domaine du commerce international comme dans tout autre domaine, n’en constitue pas moins une opération longue et douloureuse : sur de nombreux marchés européens — même en dehors des Six — d’autres concurrents ont entre temps occupé des positions dont ils ne se laissent pas déloger facilement.

D’autre part, quelle que soit la zone géographique considérée, les exportations britanniques ont témoigné et témoignent d’un dynamisme beaucoup moins grand que les autres pays industrialisés. […]

Vers une Communauté élargie ?

Lorsqu’on envisage l’entrée éventuelle de la Grande-Bretagne dans la C.E.E., une série de questions et de problèmes se présentent à l’esprit :

1) En quoi consisterait concrètement l’apport britannique à la Communauté ? Et en quoi l’équilibre de celle-ci s’en trouverait-il modifié ?

2) Quels changements aux structures, à la politique et aux institutions de la C.E.E. s’ensuivraient-ils ?

3) Si, comme il est probable, la réouverture des négociations avec la Grande-Bretagne entraînait la présentation d’un certain nombre d’autres candidatures, dans quelle mesure toutes ou certaines d’entre elles devraient être prises en considération, et lesquelles ?

Avant d’examiner ce que la Grande-Bretagne peut apporter au Marché Commun, nous nous proposons d’indiquer ce que, d’après nous, elle ne peut pas lui apporter. […]

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