Problème kurde

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L’article « Problème kurde » a été écrit par le diplomate russe Basile Nikitine, et publié dans le numéro 3/1946 de Politique étrangère.

Comme au lendemain de l’autre guerre, on parle à nouveau des Kurdes. Le problème se pose à l’ordre du jour international, et il n’est pas sans intérêt d’en résumer brièvement les données. Il me semble que, jusqu’ici, en cherchant surtout à y découvrir des influences étrangères, on ne l’a pas situé sur son véritable terrain.

En effet, les aspirations d’indépendance kurdes plongent leurs racines profondes dans les origines et la structure sociale de ce peuple et sont le résultat d’une longue évolution historique.

Les Kurdes sont une des plus anciennes populations de l’Asie antérieure. Selon une thèse, celle du professeur N. Marr, membre de l’Académie des sciences de l’U. R. S. S., ils seraient apparentés aux peuplades asianiques dont les survivances se trouvent actuellement au Caucase et qui ont connu leur essor vers les VIe et VIIe siècles avant notre ère, quand elles rivalisaient avec la puissance assyrienne. Si l’on admet cette thèse, on doit en même temps supposer que les Kurdes de nos jours ne parlent plus la même langue que leurs ancêtres. Leur cas ne serait pas exceptionnel dans l’histoire (proto-Bulgares touraniens et Bulgares slaves, par exemple). On se rallie, cependant, plutôt à une autre thèse, celle de l’origine iranienne des Kurdes, qui, venus avec les autres Aryens sur le plateau de l’Iran, auraient essaimé de là à l’ouest, vers la région de Bohtan (Bohtan-Sou, affluent de l’Euphrate) et du Taurus, où leur présence est attestée dans les auteurs classiques qui mentionnent des Cyrtioï et connaissent la Gorduène ainsi qu’une chaîne de ce nom.

La controverse sur le nom des Kurdes ne peut intéresser que les spécialistes : qu’ils soient ou non les descendants des Kardoukhoï dont nous parle L’Anabase de Xénophon, ou que leur nom, sous sa forme de Kourmandj, reflète, comme le croit le professeur Minorsky, le mélange ethnique des Cyrtioï avec les Mèdes (Manda, Mada), ce qu’il nous faut retenir, c’est, en tout état de cause, une incontestable ancienneté du peuple kurde.

Sa langue actuelle est de la famille iranienne, se rapproche sensiblement du persan, mais a sa grammaire et son vocabulaire propres, qui diffèrent d’après les dialectes et qui offrent quelques « résidus » non indo-européens, trait particulier qui viendrait à l’appui de la thèse asianique.

L’habitat kurde s’étend sur la partie montagneuse de l’Asie antérieure. Si l’on prend l’Ararat comme point de repère, le peuplement kurde sera cerné vers l’ouest par la chaîne Pontique, descendant de là au sud, en passant à l’est de Sivas, jusqu’à Kurd-Dagh (sandjak d’Alexandrette) ; il revient de ce point vers l’est, suit la frontière turco-syrienne, contourne le Djebel Sindjar, se dirige vers Mossoul, rejoint la chaîne de Zagros et s’arrête à la ligne Bagdad-Kermanchah, à la «route des conquérants » de Darius et d’Alexandre. En Iran, les Kurdes peuplent le versant oriental du Zagros, entre Kermanchah et le lac d’Ourmiah, d’où, à l’ouest de ce lac, ils s’étendent le long de la chaîne frontière jusqu’à l’Ararat, avec, en plus, quelques éléments dispersés en Arménie et en Azerbaïdjan soviétiques, ainsi que dans la région de Kars.

Nous ne prétendons pas, en esquissant les grands traits de l’aire ethnique kurde, à dresser ici une carte précise. Il nous suffit de pouvoir affirmer que les Kurdes sont des montagnards par excellence, ce qui détermine pour une grande part leur tempérament, leur mode de vie et leurs destinées nationales.

Combien sont-ils ? Nous sommes portés à fixer leur chiffre entre quatre et cinq millions, dont une moitié environ en Turquie et le reste partagé entre l’Iran et l’Irak, alors que la Syrie et la Transcaucasie n’y interviennent que pour quelques centaines de mille. Nos amis kurdes évaluent leur nombre au double, de huit à neuf millions. Ils se basent pour ces calculs sur la comparaison de la surface habitée par leur peuple avec celle des États qui se le partagent et sur les statistiques turques et irakiennes non publiées. Il est certain que les chiffres précis nous manquent et que la vérité doit se trouver quelque part entre les deux totaux également hypothétiques. Mais, en tout cas, nous ne croyons pas pouvoir englober dans la masse kurde les Lors et les Bakhtiares, qui sont aussi iraniens, mais ont leur physionomie propre.

Notre argumentation tendant à définir la place des Kurdes en Asie antérieure par rapport à leurs voisins ne s’appuie pas sur leur valeur exclusivement numérique. Et, d’ailleurs, les Afghans, qui comptent environ sept millions, ne nous offrent-ils pas l’exemple d’un petit peuple qui a su créer et maintenir un État ?

Quant à leur religion, les Kurdes appartiennent à la grande famille musulmane, mais l’Islam ne recouvre certes pas l’ensemble de leurs croyances. C’est dans ce sens, probablement, qu’il faut interpréter le proverbe turc selon lequel « le Kurde n’est musulman qu’en comparaison avec l’infidèle ». D’une part, en effet, les ordres mystiques de l’Islam, notamment celui des Kadiriyé, exercent une influence certaine parmi les Kurdes à l’aide de tout un réseau des représentants (Khalife), mais, de l’autre, le sentiment tribal est encore si fort que les tribus peuvent se combattre entre elles pour la prépondérance de tel chef spirituel. En outre, les doctrines hétérodoxes, celles des yèzidis (adorateurs du diable) ou des ahl-è-hakk (hommes de la vérité), qui se rattachent au dualisme et syncrétisent peut-être d’autres survivances religieuses, comptent des adhérents kurdes, alors que certaines autres tribus gardent encore des souvenirs de leur origine chrétienne. Ce qu’il faut souligner, c’est que la vie religieuse kurde est très riche et prouve que ce peuple a un esprit vif et porté à la recherche du Divin.

Le facteur déterminant pour la compréhension des Kurdes doit, d’ailleurs, être cherché dans leur structure sociale. Ils se divisent encore en majorité en tribus, dont chacune représente un petit monde à part, hors duquel on se sent perdu et dépaysé et vers lequel on s’efforce à tout prix de revenir si l’on en a été éloigné par les circonstances. C’est à l’intérieur de cette cellule, en effet, que le Kurde prend conscience de sa valeur, rattachée au patrimoine commun des traditions et des faits guerriers. L’horizon en est étroitement limité à la vallée natale qui, surtout en hiver, reste entièrement coupée du monde extérieur. Une pareille existence contribue à la naissance et au maintien d’esprit particulariste, qui ne s’atténue que difficilement, d’autant plus qu’il évolue dans une économie naturelle fermée, se suffisant à elle-même, n’ayant que rarement recours aux échanges. […]

Que le mouvement séditionnaire kurde au cours du XIXe siècle ait eu des raisons sociales ou nationales, le fait est que ses manifestations sont très nombreuses et, pour la plupart, coïncident avec des difficultés qu’éprouve la Sublime Porte engagée dans un conflit armé à l’extérieur ou à l’intérieur de l’Empire. La simple énumération de dates le confirme, 1828-1829, 1853-1855, 1877-1878 guerres russo-turques et révoltes kurdes ; 1832-1839, difficultés turques avec l’Égypte et la grande révolte kurde de Mohammed Pacha, prince kurde de Ravandouz. Ceci, sans préjudice des soulèvements de 1806 (Abdourahman Pacha Baban) ; de 1808 (les Bilbas en Perse et en Turquie) ; de 1825 (soulèvement à Souleymanieh) ; de 1843-1846 (révolte de Badir Khan Bek) ; de 1885 (celle du Cheik Obeidoullah de Nehri, en Turquie et en Perse), etc.

Il serait difficile de voir dans tous ces mouvements insurrectionnels une action coordonnée, un programme d’ensemble, une direction commune. Mais il ne serait pas moins difficile de refuser à ces manifestations d’insoumission à l’égard de l’autorité turque une portée générale qui témoigneéloquemment du sentiment croissant d’indépendance kurde qui se sent menacée et qui essaie de défendre ses privilèges traditionnels par recours aux armes.

D’ailleurs, à la veille de la révolution jeune turque, ce sentiment kurde commence à se cristalliser. Un journal paraît notamment au Caire, qui est, ensuite, transféré à Constantinople, sous le nom de Soleil kurde. Un comité national kurde se forme également. Mais les espoirs nés alors chez tous les peuples de l’Empire ottoman sont vite déçus, à mesure que l’ottomanisme, idée d’union impériale de tous les ressortissants de la Sublime Porte, dégénère en turkisme, idée raciale, étroite, exclusive de l’égalité des droits de tous les membres de la grande famille, centralisatrice.

Néanmoins, si son essor reste encore entravé, le programme national kurde ne cessera plus de mûrir dans les esprits. […]

Lisez l’article dans son intégralité ici.

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