Aspects permanents du problème syrien

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L’article « Aspects permanents du problème syrien » est le fruit d’une communication faite par Jacques Weulersse, alors membre de l’Institut de Damas, devant le Groupe d’étude de l’Islam. Il a été publié dans le numéro 1/1936 de Politique étrangère.

Quand on suit sur place, depuis un certain nombre d’années, révolution politique intérieure des différents États sous mandat français dans le Levant, il faut bien avouer qu’elle apparaît singulièrement décevante. En effet, la politique intérieure de ces États paraît se résumer, presque uniquement, en conflits de coterie ou querelles de personnes ; bien plus, la vie politique est restreinte à une portion infime de la population ; à une classe de politiciens professionnels qui en profitent, à des agitateurs, à des journalistes et à des étudiants. Mais la grande masse de la population, et en particulier presque toutes les masses rurales, semblent parfaitement indifférentes à ces questions.

Cependant, il y a des problèmes fondamentaux, des problèmes permanents, qui se posent dans ces pays, et de la solution desquels dépend tout leur avenir.

C’est l’un de ces problèmes permanents, qui dépassent la politique pure, celui des minorités, que l’on m’a demandé de vous exposer aujourd’hui.

Le concept même de minorité, quand on en parle pour les pays du Levant, paraît assez flou. En effet, on ne peut pas lui trouver une base unique ; il y en a bien une, c’est la race ; mais, si l’on excepte l’Allemagne hitlérienne, on peut dire qu’au point de vue scientifique, la question de race ne saurait se poser, et dans le Proche-Orient encore moins qu’ailleurs, étant donné que ces pays ont vu se succéder, depuis des millénaires, toutes les races du monde.

Les éléments de l’idée de minorité

Par conséquent, il faut chercher quels sont les éléments sur lesquels va se concrétiser cette idée de minorités : l’élément religieux et l’élément linguistique.

Rôle de l’élément religieux et de l’élément linguistique

Pouf l’élément religieux, nous sommes abondamment pourvus en Syrie, car nous avons, pour commencer, tout le groupe des minorités chrétiennes. Ce groupe comprend, en premier lieu, tous les vieux éléments chrétiens antérieurs à la conquête islamique : d’abord les Maronites, qui datent du Ve siècle de notre ère, et qui sont rattachés depuis le XIIe siècle à l’Église romaine. Puis les Grecs; c’est l’ancien fond chrétien de la Syrie, l’ancienne Église byzantine. Enfin les dissidents de cette Église, c’est-à-dire d’une part les Syriaques, et d’autre part les Chaldéens. Vous savez quelle est l’origine de ces deux éléments ; ce sont les deux hérésies qui apparaissent aux IVe et Ve siècles. La différence entre les deux, porte sur la nature du Christ. L’une, l’hérésie monophysite ou jacobite, adoptée par l’Église syriaque, insiste sur l’unité de nature ; l’autre, adoptée par les Chaldéens, insiste sur la dualité de la nature du Christ, c’est l’hérésie nestorienne.

Au cours des siècles, et particulièrement depuis les temps modernes, les trois derniers rites : grec, syriaque et chaldéen, se sont eux-mêmes dédoublés par suite de la propagande romaine qui a cherché à attirer à elle les Églises orientales ; si bien qu’il y a, dans chacune de ces Églises, un groupe resté en dehors de l’Église romaine et un groupe qui est uni à Rome. Vous avez entendu parler de l’Église grecque catholique et de l’Église grecque orthodoxe, de l’Église syriaque indépendante et de l’Église syriaque unie à Rome, de même que de l’Église chaldéenne unie à Rome et de l’Église chaldéenne indépendante.

Avec les Maronites, cela fait déjà sept communautés chrétiennes.

A ces minorités chrétiennes, sont venus s’ajouter, depuis que l’Occident a pénétré en Orient, les Latins d’une part, et les Protestants de l’autre. Latins et Protestants sont numériquement très peu nombreux : un millier de Latins, si on excepte les Français, dans les États du Levant, et à peu près huit ou neuf mille Protestants ; minorités très faibles, qui exercent cependant une influence hors de proportion avec leur nombre, étant donné la situation sociale de ces adeptes.

Voilà donc tout un groupe de minorités religieuses qui ont pour base le christianisme. A côté de celles-ci, il y a les minorités, ou le groupe de communautés, qui dérivent de l’Islam. La différence entre les deux grands groupes : les sunnites et les chiites, vient de ce que les sunnites suivent la coutume, ou sunna, du Prophète ; les chiites repoussent la sunna et se rattachent au souvenir d’Ali, gendre du Prophète.

Une série de sectes hétérodoxes se rattachent plus ou moins aux chiites ; elles sont au nombre de quatre : les Métoualis, qu’on peut également appeler duodécimens parce qu’ils reconnaissent non seulement Ali mais tous ses descendants et successeurs jusqu’au douzième imam. Puis les Ismaélis qui s’arrêtent au sixième imam. Enfin les Druses, qui datent du XIe ou XIIe siècle et les Alaouites.

Cela fait au point de vue islamique cinq communautés différentes.

A côté de ces différences religieuses je vous ai dit que le second élément était l’élément linguistique. En Syrie, si la langue courante, parlée par tous, est en majorité l’arabe, il y a pourtant quelques minorités linguistiques qui ont une autre langue maternelle. Vous avez d’une part les Turcs, et de l’autre les Kurdes et les Tcherkesses. Les Kurdes parlent un dialecte apparenté plus ou moins au persan, et les Tcherkesses des langues qui se rattachent au groupe du Caucase.

Voilà donc une seconde série de communautés. Il y en a une troisième : celles qui concilient à la fois l’originalité au point de vue langue et au point de vue religion ; ce sont naturellement, au point de vue groupes, les plus scindées, les plus tranchées : d’une part les Juifs, et d’autre part les Arméniens. Les Juifs, vous connaissez leur religion ; au point de vue langue, si la plupart des Juifs de Syrie ont adopté, comme langue parlée courante, l’arabe, l’hébreu a toujours été la langue religieuse et a toujours été enseigné, comme tel, dans leurs communautés ; et vous savez que, depuis le sionisme, l’hébreu est redevenu langue vivante en Palestine, une langue qui a son université, toute une littérature et ses journaux. Il est vrai que cette littérature vivante hébraïque n’a pas encore beaucoup pénétré en Syrie, mais chaque jour elle y fait des progrès.

Enfin, il y a les Arméniens qui, dès le début du christianisme, se sont séparés de la masse de la communauté chrétienne. La scission remonte jusqu’au Concile de Chalcédoine. Ces Arméniens possèdent une autonomie à la fois de langue, d’écriture et de rite. Mais ce rite arménien n’a pas échappé à la conquête romaine depuis l’époque moderne, si bien qu’il y a aujourd’hui deux groupements : le groupement des Arméniens grégoriens ou orthodoxes, resté en dehors de Rome, et le groupement des Arméniens catholiques. Pour les uns comme pour les autres, la langue arménienne reste fondamentale.

Voilà, si l’on peut dire, et de façon succincte, le tableau des différents éléments sur lesquels s’appuient les communautés, les minorités dans les États du Levant. Mais ce qu’il faut bien comprendre, et ce qui est le point essentiel, c’est que, ni la religion, ni la langue, ni même les deux, religion et langue unis, ne suffisent à créer ce que je peux appeler le complexe minoritaire. C’est ce complexe qui fait qu’un groupe social acquiert une cohésion particulière et qu’il la renforce en se dressant contre les autres.

D’où vient donc, en Orient, ce complexe minoritaire ? Ni la religion, ni la langue — avons-nous dit — ne suffisent à le créer. Pour la religion, il suffit que je vous rappelle les traditions de tolérance religieuse qui sont celles de tout l’Orient. L’Orient est le pays des religions ; naissant et vivant côte à côte, à force de se fréquenter, elles ont appris à vivre en commun.

A côté de la multiplicité des cultes, il y a aussi le syncrétisme, qui est aujourd’hui encore chose vivante en Syrie. Les cultes se sont tellement enchevêtrés les uns avec les autres que, dans de très nombreux endroits encore, le même lieu de pèlerinage sert aux chrétiens et aux musulmans.

Rappelons aussi la tolérance de l’Islam, surtout en ce qui concerne les religions du Livre : judaïsme et christianisme. Vous savez également toute la part qu’ont apportée les Juifs et les chrétiens dans la civilisation musulmane, de Bagdad à Cordoue.

Enfin il faut compter sur cette puissance de tolérance de l’Orient, qui apparaît très nettement déjà au moment des croisades. C’est en effet une chose curieuse de voir quelle est la différence de mentalité entre les Vieux croisés et les nouveaux croisés ; les Vieux croisés, habitués aux pays d’Orient, à force de vivre à côté des rites différents des leurs, ont fini, non seulement par ne plus être choqués par eux, mais même par tolérer beaucoup de croyances ; au contraire, c’est le conflit immédiat avec les Jeunes croisés qui arrivent d’Occident et qui ne demandent qu’à pourchasser l’infidèle !

Enfin, rappelons qu’actuellement aucune des religions du Proche-Orient, ni chrétienne, ni juive, ni islamique, ne pratiquait d’une façon courante et normale le prosélytisme. C’est d’Occident qu’est venu le complexe minoritaire, si on peut appeler ainsi l’esprit missionnaire qui cherche à conquérir le terrain sur d’autres religions. […]

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