La Chine : un géant fragile ?

Cette recension a été publiée dans le numéro d’été de Politique étrangère (n° 2/2018). Sophie Boisseau du Rocher, chercheur associé au Centre Asie de l’Ifri, propose une analyse croisée des ouvrages de Valérie Niquet, La puissance chinoise en 100 questions (Tallandier, 2017, 272 pages), Philippe Delalande, La Chine de Xi Jinping. Ambitions et résistances (L’Harmattan, 2018, 200 pages) et Nadège Rolland, China’s Eurasian Century? Political and Strategic Implications of the Belt and Road Initiative (The National Bureau of Asian Research, 2017, 208 pages).

C’est un euphémisme : la Chine nous interroge… Parmi les multiples ouvrages consacrés à l’expression de sa puissance et aux enjeux qu’elle soulève, trois méritent l’attention.

Valérie Niquet propose une analyse des questions qu’elle estime les plus pertinentes pour comprendre cet « objet de fantasmes », « vital pour mieux saisir les évolutions du monde contemporain ».

Destiné à un public intéressé mais pas forcément spécialiste, son livre se découpe en grandes sections (histoire, culture et société, politique…) et en courts chapitres, qui répondent à des interrogations à la fois générales (« quelles sont les séquelles du maoïsme ? ») ou précises (« quel est le rôle de la Chine au G20 ? »). À chaque fois, le ton est simple, loin du jargon : Valérie Niquet a l’expérience du terrain qui autorise l’analyse critique et distante. Les réponses sont claires, les chiffres bien sélectionnés pour étayer le propos, même si l’on regrette le manque d’approfondissement des sujets les plus sensibles. En général, l’auteur porte un regard assez dubitatif, qui insiste beaucoup sur les faiblesses, voire les contradictions du régime mais qui, trop technique, ne développe peut-être pas assez les dynamiques qui se mettent durablement en place. L’ouvrage, qui sera très utile aux néophytes et aux étudiants, manque sans doute d’un appareil bibliographique qui aurait permis à ceux qui souhaitent « aller plus loin » de se mieux nourrir.

La Chine de Xi Jinping fait un point – lui aussi rapide – sur l’état de la Chine et les choix de son président. Si Philippe Delalande expose les grands défis (le parti, l’économie, les relations avec les États-Unis…) et les ambitions de Xi Jinping (reprendre en main le parti, accéder à une économie d’innovation, participer au règlement des grands problèmes du monde…), on peut regretter l’absence d’une logique d’ensemble, voire d’hypothèses fortes. Le livre comprend quelques analyses intéressantes (notamment sur la mer de Chine du Sud), mais il survole beaucoup de points ; cette faiblesse n’est en outre, pas palliée par un appareil bibliographique étayé. L’ouvrage, trop descriptif, manque de nervosité. Paru début 2018, il semble déjà daté quand il estime peu probable, car « fort complexe et hasardeuse », une réforme constitutionnelle qui permettrait à Xi Jinping de briguer un troisième mandat à la présidence de la République populaire de Chine. On sait aujourd’hui que cette réforme a été menée à bien. Enfin, l’auteur éveille souvent la curiosité, l’intérêt (« les trois défis de l’avenir »), laissant pourtant le lecteur sur sa faim.

Ce n’est pas le cas de l’ouvrage de Nadège Rolland, publié en 2017 par le National Bureau of Asian Research. Il s’agit ici d’une recherche approfondie sur les Routes de la soie (BRI), la fameuse initiative géopolitique globale de Xi Jinping. Pour ceux qui veulent avoir une vision précise et contextuelle de la BRI, ce livre est fort instructif, et s’appuie sur une bibliographie diversifiée et sérieuse. Non seulement cet ouvrage explique comment Xi Jinping a repris, en les assortissant des « caractéristiques chinoises », des initiatives antérieures lancées par les Japonais, les Sud-Coréens, les Américains ou certaines institutions internationales, mais il fait aussi un travail d’analyse passionnant sur les raisons qui ont conduit le régime chinois à adopter ce projet, tout en développant une prospective sur le monde transformé par ces Routes. Dans cet exercice, il nous permet d’aller au-delà du lyrisme des uns et du scepticisme des autres. En filigrane, cet ouvrage pose les bonnes questions sur une ascension chinoise qui, sous couvert d’une diplomatie harmonieuse et pacifique, bouleverse la géoéconomie et la géopolitique mondiale contemporaine, pour dessiner un XXIe siècle en accord avec « la grande renaissance de la nation chinoise ».

Sophie Boisseau du Rocher

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