The Captured Economy

Cette recension a été publiée dans le numéro de printemps de Politique étrangère (n°3/2018). Norbert Gaillard propose une analyse de l’ouvrage de Brink Lindsey et Steven Teles, The Captured Economy: How the Powerful Become Richer, Slow Down Growth, and Increase Inequality (Oxford University Press, 2017, 232 pages).

Des nombreux ouvrages consacrés ces dernières années aux faiblesses de l’économie américaine, celui de Brink Lindsey et Steven Teles (tous deux chercheurs au Niskanen Center) est sans doute l’un des plus convaincants et réussis. Partant du constat communément admis que la société américaine, très inégalitaire, ne croît pas autant qu’elle le devrait, les auteurs identifient une raison majeure à cet enlisement : les rentes. Quatre d’entre elles sont analysées en détail.

La première rente visée est l’industrie de la finance. Les différentes administrations américaines, républicaines comme démocrates, ont subventionné les institutions financières afin que celles-ci octroient des prêts immobiliers aux classes populaires tout en s’assurant que des organismes publics les garantissent. Cette politique a engendré de l’aléa moral et abouti à la crise de 2007-2008.

Viennent ensuite les lois sur la propriété intellectuelle : Brink Lindsey et Steven Teles rappellent que le lien entre protection des droits d’auteur et des brevets d’une part, et stimulation de l’innovation et de la recherche et développement d’autre part, est loin d’être avéré. La protection de la propriété intellectuelle a essentiellement conduit à une concentration des industries (comme dans les secteurs de l’édition et du multimédia) et à l’apparition de profits exorbitants indus.

Les licences professionnelles, qui concernent aujourd’hui 30 % des travailleurs américains, sont également critiquées. Officiellement destinées à protéger les consommateurs, elles ne font que restreindre l’offre de services, tirer mécaniquement leurs prix à la hausse et détruire des emplois.

Enfin, dernière rente passée en revue : les permis de construire, dont les coûts en constante augmentation ont provoqué une flambée des prix de l’immobilier, entravé la mobilité des travailleurs sur le territoire américain et entamé leur pouvoir d’achat.

Les corporatismes qui sont derrière ces rentes créent donc des barrières à l’entrée et nuisent aux intérêts des classes moyennes et populaires. Plus grave encore, ils sapent la démocratie. Comment ? Par leur lobbying et, plus insidieusement, par leur capacité à tirer parti de ce que Steven Teles a baptisé, dans un écrit précédent, la « kludgeocracy », à savoir la complexité et parfois l’incohérence des règles qui régissent nos états de droit.

Les solutions avancées pour éliminer les rentes ont le grand mérite d’être à la fois transpartisanes et de sortir du débat stérile entre le « plus d’État » et le « moins d’État ». Par exemple, il est nécessaire de contraindre réglementairement les banques à détenir un pourcentage élevé des prêts qu’elles accordent, afin de limiter leur prise de risque et de contenir l’aléa moral.

S’agissant des autres rentes, il est proposé de libéraliser divers marchés et professions, tout en renforçant les prérogatives de la Federal Trade Commission dans sa lutte contre les oligopoles et les ententes. Brink Lindsey et Steven Teles comptent aussi sur l’action de certaines fondations et de grands philanthropes pour endiguer les propagandes corporatistes. Enfin, ils souhaitent rendre les législateurs moins dépendants des lobbyistes, et préconisent une augmentation des ressources humaines et financières du Congrès afin qu’il bénéficie d’une expertise qui ne soit plus « sous influence ».

Norbert Gaillard

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