Le désarmement désarmerait-il la méfiance ?

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Écrit sous pseudonyme, l’article « Le désarmement désarmerait-il la méfiance ? » a été publié dans le numéro 4/1961 de Politique étrangère.

De tout temps, une relation a existé entre le sentiment de méfiance, la tension internationale et la course aux armements, de même que, à l’inverse, entre la confiance, la détente internationale et le désarmement. Mais ce lien entre des états d’âme et des états de fait, entre des éléments subjectifs et des éléments objectifs, est devenu plus étroit avec l’apparition des armes modernes et l’avènement de la stratégie d’intimidation.

Est-il question de course aux armements ? Aujourd’hui, la méfiance n’est pas seulement inspirée par l’adversaire, par ses armes, son attitude, les intentions qu’on lui prête et les menaces qu’il profère : elle vient aussi pour une part des armements dont on dispose, du danger que leur entrée en action instantanée fait courir à la paix, et de la décision que l’on peut avoir à prendre pour passer de l’intimidation à l’action. On se défie de soi et de ses propres armes presque autant qu’on se méfie des autres et de leurs armes.

Est-il question de désarmement ? La méfiance n’est pas moindre. Les uns, craignant que l’accord signé ne soit pas respecté, n’accordent qu’une confiance limitée au contrôle, dont il est évident que l’efficacité est restreinte ; a fortiori n’admettent-ils pas le désarmement sans contrôle. Pour les autres, au contraire, c’est le contrôle, qualifié d’espionnage officiel, qui provoque la méfiance.

Confiance et méfiance, dira-t-on, sont des sentiments ; et, comme les sentiments ne se raisonnent pas, on se bornera à constater, en la déplorant, l’opposition irréductible des points de vue. C’est vite dit, trop vite dit. Si confiance et méfiance sont des sentiments, ce ne sont pas des impulsions irraisonnées : elles résultent d’un jugement plus ou moins sommaire, plus ou moins conscient, fondé sur des éléments et des considérants multiples.

Un jury d’assises serait souvent incapable de motiver par le menu son verdict, et l’on serait tenté de l’accuser, lui aussi, de sentiment : pourtant c’est très honnêtement, par une synthèse inconsciente, qu’il a enregistré, rapproché, confronté les éléments complexes, de valeurs et de portées très diverses, fournis par l’enquête et par les témoins. De même, la méfiance vis-à-vis du désarmement résulte d’un jugement fruste : en réalité, elle s’appuie sur des données très concrètes dont l’analyse devrait permettre de traiter cet aspect du problème, non sous l’emprise d’une réaction affective, mais en portant une appréciation sur chaque facteur, en confrontant ces jugements élémentaires, et en s’efforçant de découvrir les procédés les plus propres à éliminer les facteurs de méfiance : c’est cette analyse, c’est cette confrontation que l’on a tentées dans la présente étude.

La menace des armes nouvelles

En 1900, la foule qui revenait en chantant, le 14 juillet, de la revue de Longchamp, n’avait pas seulement un sentiment de fierté nationale : elle avait confiance dans son armée et sentait que la patrie était défendue. Je doute que ces sentiments soient ceux de la foule soviétique qui assiste aux défilés d’engins sur la Place Rouge. Fierté, certes ; confiance, non. Il n’est que trop évident aux yeux de tous que l’emploi de ces engins signifierait un anéantissement réciproque.

A plus forte raison la confiance est-elle absente chez les dirigeants. Le jeu qu’ils sont obligés de jouer est dangereux, ils en ont conscience. Jusqu’où peuvent-ils aller dans l’intimidation ou dans le chantage pour prouver la solidité de leur résolution ? La guerre, si elle éclate, sera le résultat d’une erreur : erreur matérielle, peut-être ; mais plus vraisemblablement erreur de jugement, appréciation inexacte de la volonté adverse.

Ces considérations ne sont pas neuves. Leur conclusion est simple : du moment que la sécurité ne repose plus sur l’emploi des armes, mais sur leur présence et leur menace, du moment que cette menace peut devenir un facteur d’insécurité, force est bien de s’engager dans la voie, soit d’un désarmement soit au moins d’un contrôle des armements. Mais par quel procédé ?

Valeur des engagements moraux

Le procédé le plus simple serait à coup sûr celui des engagements moraux : interdiction absolue d’usage de l’arme nucléaire, interdiction d’en faire usage le premier. Depuis 1945, les Soviétiques n’ont cessé d’inscrire, l’une ou l’autre de ces clauses en tête de leurs plans de désarmement.

A l’appui de cette thèse, on invoque souvent le précédent des gaz asphyxiants, dont l’emploi a été interdit par la convention de Genève du 17 juin 1925, et qui n’ont effectivement jamais été employés depuis. L’argument mérite d’être examiné.

Il faut noter, tout d’abord, que l’engagement de ne pas faire usage des gaz n’est pas un engagement absolu : il se limite à l’engagement de ne pas les utiliser le premier. Chaque pays, en effet, s’est réservé le droit de riposte, de façon que l’avantage ne reste pas à celui qui violerait l’engagement pris. Ainsi, la préparation à la guerre des gaz n’a pas été arrêtée par l’interdiction de leur usage : entre les deux guerres, chacun des signataires de Genève a poursuivi dans ce sens ses préparatifs défensifs et offensifs.

Il en serait de même avec l’arme atomique : une interdiction d’usage ne changerait rien à la situation de fait actuelle ; elle n’empêcherait en rien les puissances de conserver, d’augmenter, de perfectionner leurs armements nucléaires. Or, c’est dans l’existence de ces armements «que réside la menace qu’il s’agit d’éliminer.

A d’autres égards, le précédent des gaz est intransposable dans le domaine nucléaire : ainsi, pour les chances de voir respecté un accord sur l’interdiction. Ces chances semblent beaucoup plus faibles pour l’arme nucléaire que pour les gaz, car ces derniers, du moins ceux qui furent employés de 1915 à 1918, n’avaient pas une efficacité suffisante pour entraîner la décision. Au contraire, un avantage décisif serait sans doute escompté de l’emploi de l’arme nucléaire.

Quelle est donc l’influence qu’une interdiction d’usage de l’arme nucléaire exercerait sur la méfiance ?

Elle pourrait mettre un frein aux menaces verbales, et, par là-même, aux pressions, au chantage, à l’intimidation. On ne peut, après avoir souscrit à une interdiction d’usage, se complaire à rappeler combien de bombes anéantiraient l’Angleterre, combien la France, combien la Belgique. La tension pourrait décroître : la méfiance, non.

Les engagements moraux, en effet, sont aussi faciles à violer qu’à conclure, et un accord fondé sur la bonne foi n’a pas grande valeur quand c’est précisément cette bonne foi que la méfiance met en doute. Mais surtout une interdiction d’usage ne changerait rien à l’existence même des armes, ni à la nécessité de les tenir prêtes pour riposter à une attaque qui resterait matériellement possible. Le monde continuerait de vivre sous la même menace, et la méfiance subsisterait.

Désarmement contrôlé

Le principe de mener de front désarmement et contrôle s’impose avec une telle évidence que personne ne s’avise plus de le contester. C’est dans l’application de ce principe, quand il s’agit de définir les attributions du contrôle, que de sérieuses divergences subsistent. Les positions peuvent se caractériser comme suit :

Du côté occidental, on préconise un désarmement progressif sous l’action régulatrice du contrôle. A cet effet, à chaque étape, il convient de vérifier que le niveau des armements restants est bien conforme aux plafonds attribués à chaque État. Ce n’est qu’à cette condition que l’on s’engagera dans l’étape suivante.

Les Soviétiques refusent cette vérification. Chaque étape du désarmement devant comporter l’élimination d’un certain nombre d’armements, ils acceptent que cette élimination soit soumise à vérification, de sorte que le contrôle sera invité à assister à la destruction des avions, des navires… en surnombre. En revanche, ils refusent que soit vérifiée la quantité des armements restants. Ce n’est qu’en fin de désarmement, quand tous les armements seront éliminés, que les investigations seront libres : jusque là, en dehors de la constatation des armements détruits, ces investigations ne seraient qu’espionnage.

Ainsi, d’un côté, le contrôle total est considéré comme la condition d’un désarmement, même partiel. De l’autre, le désarmement total est considéré comme la condition du contrôle total. […]

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