En guerre pour la paix

Cette recension a été publiée dans le numéro d’hiver de Politique étrangère
(n° 4/2018)
. Dominique David, rédacteur en chef de Politique étrangère, propose une analyse de l’ouvrage de Nadine Akhund et Stéphane Tison, En guerre pour la paix. Correspondance Paul d’Estournelles de Constant et Nicholas Murray Butler, 1914-1919 (Alma Éditeur, 2018, 552 pages).

Place des Jacobins, au cœur du Mans, veille une discrète stèle à Paul d’Estournelles de Constant, sénateur de la Sarthe, prix Nobel de la paix 1909 quelque peu ignoré désormais. C’est une partie de sa correspondance avec Nicholas Murray Butler, autre prix Nobel de la paix (1931), et inspirateur aux États-Unis de la Fondation Carnegie, qui nous est ici proposée – celle qui couvre la période du premier conflit mondial.

La correspondance est passionnante à découvrir, à de multiples égards. Elle est le dialogue de deux belles personnalités. Un dialogue qui nous rappelle l’intense activité des mouvements pacifistes, internationalistes, au tournant des XIXe et XXe siècles, et jusque dans la guerre même, jugeant cette guerre, et tentant de consolider la paix future. Les actions des deux hommes pour la paix, si elles se croisent, peuvent revêtir, au fil des décennies, diverses formes : plus diplomatiques pour d’Estournelles – son prix Nobel récompense son action lors de plusieurs conférences internationales et son rôle dans la création de la Cour permanente d’arbitrage de La Haye en 1899 ; plus intellectuelles et d’influence pour Butler, en dépit d’une carrière politique qui l’installera sur un ticket présidentiel républicain – son propre prix récompensera d’abord son « action Carnegie ».

À travers cette Fondation Carnegie, c’est d’ailleurs toute la généalogie de l’idée de think tank, si galvaudée, si brouillée aujourd’hui, que l’on peut suivre. On sait que le concept de think tank s’est d’abord affirmé dans le monde anglo-saxon, pour construire l’organisation internationale, en associant à la réflexion les apports de ce que l’on ne nomme pas encore la « société civile ». Il se dessine là, à travers les échanges de deux intellectuels et praticiens de haut vol.

Au fil de cette correspondance choisie (les échanges commencent dès 1902, et sont abondants durant la guerre), le lecteur suit à la fois le conflit lui-même, dans ses développements politiques et sur ses divers fronts, et les avancées vers l’avenir, à travers deux esprits qui incarnent, par anticipation, ce que la solidarité transatlantique naissante produira de meilleur au service de la paix.

Un monde interdépendant, organisé autour de dialogues égalitaires, appuyé sur un nouvel « esprit international » : voilà la matrice de la paix à construire, matrice dessinée par une critique serrée de la guerre elle-même, et de ses prétendus bénéfices, politiques, stratégiques, ou économiques. La pensée de Butler mérite, en particulier, d’être redécouverte et approfondie à la lumière des succès et échecs des « multilatéralismes » du XXe siècle.

La correspondance de ces deux grands esprits allie l’analyse de court terme à la projection de long terme : croisement qui constitue toujours le fond du métier de tout « réservoir d’idées ». On lira ces pages (que complète un remarquable travail de références et de mise en perspective) pour en apprendre beaucoup sur l’histoire politique et intellectuelle du temps ; et pour les idées et l’optimisme qu’elles recèlent sur la construction d’une société internationale qui nous semble, aujourd’hui, un peu mal en point… Un siècle plus tard, il est bon de revenir sur la guerre, mais aussi sur son héritage au service de la paix internationale.

Dominique David

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