Strategy, Evolution and War

Cette recension a été publiée dans le numéro d’hiver de Politique étrangère
(n° 4/2018)
. Jean-Christophe Noël, chercheur associé au Centre des études de sécurité de l’Ifri, propose une analyse de l’ouvrage de Kenneth Payne, Strategy, Evolution and War: From Apes to Artificial Intelligence (Georgetown University Press, 2018, 272 pages).

Kenneth Payne est un chercheur britannique travaillant à la School of Security Studies du King’s College de Londres. Après avoir écrit notamment deux livres sur les liens entre psychologie et stratégie dans les conflits récents, il publie un ouvrage stimulant mettant en regard l’évolution de l’homme et la stratégie.

L’auteur mobilise plusieurs disciplines comme l’histoire, l’anthropologie, les relations internationales, l’économie comportementale ou la psychologie évolutionniste pour caractériser le passé et l’avenir de la stratégie. La psychologie évolutionniste prend pour hypothèse principale que notre comportement est le produit de notre évolution. Nos ancêtres ont survécu et se sont reproduits en mettant en œuvre des qualités particulières, qui définissent désormais notre espèce. Kenneth Payne tente de les mettre à jour dans le domaine de la stratégie et souhaite démontrer que cette dernière est demeurée une affaire essentiellement psychologique au cours du temps. Il sélectionne à cet effet trois moments de l’histoire militaire occidentale, décrivant les analyses de Thucydide sur les guerres du Péloponnèse, les écrits de Clausewitz ou les réflexions autour de la guerre nucléaire. Il reconnaît que la technologie ou la culture ont sans conteste influencé les formes de la guerre et qu’elles ont ajouté des dimensions supplémentaires à la stratégie en la complexifiant. Mais pour Kenneth Payne, la stratégie a bien conservé la même essence au cours des siècles. Elle est toujours élaborée par des groupes d’hommes disposant de capacités biologiques et cognitives similaires depuis 100 000 ans.

L’avènement de l’intelligence artificielle (IA) pourrait bouleverser ce processus. Kenneth Payne montre comment l’introduction de cette technologie pourrait par exemple transformer l’équilibre entre les puissances. Une nation possédant les IA les plus performantes pourrait s’imposer aisément, parce que ses machines domineraient celles de ses adversaires, plus lentes à réagir. Surtout, les fondements cognitifs des raisonnements ne seraient plus les mêmes. L’homme et la machine prendront certainement des décisions selon des modalités différentes. La machine ne sera pas soumise aux contraintes biologiques. Dans le cas de processus stratégiques comme l’escalade, la dissuasion ou la coercition, une IA stratégique pourrait suggérer des modes d’action sensiblement différents de ceux imaginés par les humains, offrant une plus grande probabilité de l’emporter mais négligeant nos affects. Pour autant, la friction, la chance ou l’incertitude demeureraient une constante du champ de bataille, du fait de la complexité du monde réel.

Plusieurs lectures peuvent être faites de ce livre très dense, dont quelques parties auraient mérité un plus long développement. Certains seront intéressés par les chapitres décrivant la manière dont l’esprit stratégique a émergé chez l’homme. D’autres scruteront avec intérêt les thèses sur l’introduction des logiciels dans la prise de décision. Ces lectures susciteront des critiques passionnées, des réactions ou de l’enthousiasme. Elles alimenteront sans aucun doute la discussion. Dans tous les cas, les ouvrages documentés tentant de saisir le sens de l’évolution de la stratégie depuis l’apparition de l’homo sapiens sont suffisamment rares pour que nous ne boudions pas notre plaisir.

Jean-Christophe Noël

> > S’abonner à Politique étrangère < <

Ce contenu a été publié dans Revue des livres, avec comme mot(s)-clé(s) , , , . Vous pouvez le mettre en favoris avec ce permalien.

Laisser un commentaire

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.