Les hommes du Kremlin

Cette recension a été publiée dans le numéro d’hiver de Politique étrangère
(n° 4/2018)
. Jean-Robert Raviot propose une analyse de l’ouvrage de Mikhaïl Zygar, Les hommes du Kremlin. Dans le cercle de Vladimir Poutine (Le Cherche Midi, 2018, 560 pages).

Svetlana Alexievitch, prix Nobel de littérature 2015, disait du livre de Mikhaïl Zygar, ancien reporter de guerre et rédacteur de la chaîne de télévision indépendante Dojd, qu’il était « le seul qui rende compte d’une manière un tant soit peu fidèle de la réalité du pouvoir en Russie ». Cet ouvrage, d’une lecture agréable, ne se distingue pas toujours par l’exactitude de ses informations, mais offre un tableau vivant de l’entourage de Vladimir Poutine et de ses mœurs. Véritable best-seller en Russie, il est indispensable à tout lecteur cherchant à déchiffrer les arcanes du système politique russe.

Le livre se décline en séquences articulées autour de personnages, souvent pittoresques, présentés à chaque fois en début de chapitre avec esprit et humour. Les amateurs de ragots et de rumeurs sont bien servis. Étant donné l’importance de ces rumeurs dans le jeu des innombrables conflits politiques au sommet du pouvoir, on ne saurait faire grief à l’auteur de les rapporter méticuleusement et savoureusement. Ces portraits politiques jalonnent une promenade chronologique organisée par l’auteur en suivant les méandres de l’histoire politique de la Russie depuis la fin des années 1990. « Le livre de Zygar est moins un récit de faits vérifiés qu’un recueil de rumeurs, d’histoires et de mythes », souligne une critique du quotidien Kommersant. Néanmoins, « c’est la première tentative de raconter l’ère Poutine sans censure ni complotisme », complète une autre critique parue à la sortie du livre en Russie en 2016 – le livre publié en français n’en est pas la traduction directe, le texte rapporté ici ayant été traduit de l’anglais.

Malgré un ton qui s’apparente parfois à une chronique du genre people, le livre fourmille de renseignements qui, remis dans leur contexte politique, apportent un éclairage nouveau sur certains épisodes décisifs de l’histoire politique. Parmi les plus remarquables : la terrible panique qui saisit la « famille Eltsine » et des oligarques, et qui a conduit le Kremlin de l’époque à organiser le « prêt contre actions » et la vente d’entreprises publiques à des grands groupes oligarchiques de manière totalement frauduleuse et truquée ; la montée en puissance des siloviki (manifeste à partir de 2003) dont Igor Setchine, dépeint en détail par l’auteur (et dans plusieurs chapitres), est le grand chef d’orchestre (et le « meilleur ennemi » de Medvedev) ; le véritable ballet en plusieurs tableaux qu’a constitué l’affaire Khodorkovski ; le portrait qu’il dresse de Vladislav Sourkov, conseiller politique de Poutine et principal idéologue du Kremlin, dont le parcours sinueux reflète bien la réalité de la « tandémocratie » (2008-2012) ; et la complexité du « couple » Poutine-Medvedev qui dirige l’exécutif russe depuis dix ans. Enfin, il faut citer le grand intérêt des chapitres ayant trait au président géorgien Saakachvili, à Viktor Medvedtchouk (ancien bras droit du président ukrainien Koutchma dans les années 2000), et à des personnages moins connus en Occident, mais essentiels au dispositif du poutinisme : Dmitri Peskov, le chef de la communication du Kremlin, Viatcheslav Volodine, l’actuel président de la Douma, Alexeï Koudrine, ancien ministre des Finances, ou Sergueï Choïgou, fidèle d’entre les fidèles, actuellement ministre de la Défense.

Seule ombre au tableau, le regard sur ces élites un peu « hors-sol » l’est tout autant et, au-delà des jeux de pouvoir, on souhaiterait avoir un aperçu du domaine privé de ces « grands seigneurs de la Russie », de leurs familles, de leurs patrimoines, souvent expatriés…

Jean-Robert Raviot

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