En marge des combats douteux

Le nouveau numéro de Politique étrangère (n° 1/2019) vient de paraître !
Ce numéro spécial, qui examine à travers les contributions des meilleurs spécialistes internationaux quel sera le monde dans 10 ans, comporte aussi l’un des tout premiers textes publié dans Politique étrangère en 1979 (n° 2/1979), année de la création de l’Ifri : Raymond Aron, « En marge des combats douteux ». L’auteur y revient sur des événements importants de la décennie écoulée, comme la guerre du Vietnam. Il développe surtout une réflexion générale sur la place du droit, de la morale, de la force et de l’intérêt national dans les relations internationales.

Les Français en 1954, les Américains en 1973 ont quitté les trois pays de la péninsule indochinoise, désormais soumis à des partis qui se réclament de la même idéologie. Et les guerres continuent, tantôt entre des armées, tantôt entre une armée et des maquisards. Le retrait des Occidentaux n’a pas laissé les peuples à eux-mêmes, à leur volonté d’indépendance ou à leurs querelles. Naguère impliqués par le conflit Est-Ouest, voici les Vietnamiens, les Cambodgiens, les Laotiens, objet de la rivalité entre les deux Grands du marxisme-léninisme.

L’analyste désireux de marquer des points contre le marxisme-léninisme trouve là des occasions propices. Les combattants professent la même doctrine qu’ils réfutent par leurs actes. Le capitalisme par essence impérialiste, le socialisme par essence pacifique : comment accorder ces articles du dogme avec l’expérience ? Les Viets et les Khmers rouges, alliés contre les Américains et les gouvernements soutenus par eux, semblent avoir prévu la nouvelle épreuve de force dès le jour de la victoire commune. Les Chinois avaient soutenu, ravitaillé le régime de Hanoï aussi bien pendant la première guerre contre les Français que pendant la deuxième contre les « fantoches » de Saigon et les États-Unis. Quatre années après la chute de Thieu, voici les Vietnamiens étroitement liés à Moscou, intégrés au Conseil d’assistance économique mutuelle (Comecon) et, du même coup, tenus pour ennemis par les Chinois, formidable voisin auquel ils ont résisté pendant des siècles.

La rivalité Est-Ouest obéissait à des règles non écrites, plus ou moins respectées. La plus rarement violée était celle qui interdisait le franchissement des frontières par des armées régulières. Il semble qu’elle n’inspire plus le respect. Les troupes de l’Inde, gouvernée à l’époque par madame Gandhi, franchirent la frontière de la province orientale du Pakistan, province en révolte contre le pouvoir dit central, établi à Islamabad, à quelque 3 000 kilomètres du Bengale. Fallait-il accuser l’ex-« impératrice de l’Inde » d’agression ? Formellement, à coup sûr. Mais quel était l’autre terme de l’alternative ? Les électeurs de ce qui est devenu le Bangladesh avaient voté massivement pour le parti autonomiste. Les négociations entre le général Yahya Khan et le cheikh Mujibur Rahman, le chef du parti autonomiste, le père de la patrie (depuis lors assassiné) avaient échoué. Ce dernier avait été jeté en prison ; la révolte avait éclaté, la répression aussi ; les insurgés de la province orientale avaient proclamé leur État et entamé la résistance et la guérilla. En l’absence de l’intervention indienne, guérilla et répression se seraient prolongées des années durant. Le jugement légal ne prête pas au doute ; le jugement politique, moral même, hésite. En Afrique, c’est la Tanzanie qui lança ses troupes, accompagnées de réfugiés ougandais, à l’assaut du despotisme sanguinaire du maréchal Amin Dada. Les troupes tanzaniennes ne se sont pas encore retirées et l’Ouganda n’a pas trouvé un gouvernement relativement stable. Fallait-il applaudir à la chute d’un tyran ou craindre que la pratique de justice par les armes fît école ? Si le voisin d’un pays mal traité par ses gouvernants s’érige en justicier, le fondement de la charte des Nations unies s’effondre. Et rarement le justicier agit en tout désintéressement.

L’invasion du Cambodge par les troupes vietnamiennes reproduit en quelque manière les deux cas précédents. La province orientale du Pakistan souffrait d’un régime militaire et brutal, le maréchal Amin Dada méritait tous les châtiments : le régime de Pol Pot infligeait à la population des souffrances monstrueuses. Responsables de la mort d’un ou deux millions de leurs compatriotes, ces gouvernants marxistes-léninistes, ayant à leur tête des demi-intellectuels formés à Paris, bénéficiaient du soutien chinois. En l’espèce, tous les acteurs, Union soviétique, Vietnam, Cambodge, Chine populaire se conduisaient conformément aux préceptes ou aux coutumes de la Machtpolitik ou du machiavélisme le plus radical. L’Union soviétique cherchait, au sud de la Chine, un allié sûr, des bases diplomatiques et militaires. Selon la même logique, la Chine s’efforçait de rompre l’encerclement, donc d’affaiblir le Vietnam, acquis à la cause soviétique. Reste le cas des deux petits, Vietnam et Cambodge. Pourquoi n’ont-ils pas tenté, l’un et l’autre, de se soustraire à la querelle des Grands ? […]

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