Le crépuscule de l’universel

La rédaction a le plaisir de vous offrir à lire ce second article, « Le crépuscule de l’universel », écrit par Chantal Delsol, professeur émérite de philosophie politique et membre de l’Académie des sciences morales et politiques, et paru dans notre nouveau numéro de Politique étrangère (n° 1/2019), un numéro spécial 40 ans de l’Ifri, « 2019-2029 – Quel monde dans 10 ans ? ».

Après la saison révolutionnaire, autrement dit pendant deux siècles, la culture occidentale a revendiqué son statut universel pour s’étendre sur toute la Terre. Nos conquêtes se donnaient des allures de mission, dans le sillage de notre tradition – depuis Périclès apportant la démocratie aux villes sujettes, jusqu’aux Chrétiens menant la croisade au nom de la Vérité. Les droits de l’homme représentaient le nouveau discours prosélyte, porté par ses apôtres. Et le message passait. Après Pierre le Grand occidentalisant de force la Russie, on vit le Japon ou la Turquie en faire autant. L’ensemble des cultures extérieures, en l’espace de deux siècles, non seulement s’occidentalisait plus ou moins volontairement, mais bien souvent revendiquait nos principes et vocables.

Tous les régimes, y compris les plus autocratiques, s’affichaient « démocrates ». Les gouvernants occidentaux en tournée pour distribuer des leçons de droits de l’homme, se voyaient accueillis par des protestations de bonne tenue démocratique. Le sentiment général d’une sorte de vertu attachée à la culture occidentale, venait de l’idée de progrès. Tous désiraient être « modernes ». Même l’histoire en était relue. Peut-être par diplomatie davantage que par convictions, à l’époque de la Déclaration de 1948 les Chinois avaient été jusqu’à se targuer d’avoir fait partie, au XVIIIe siècle, des initiateurs des Lumières.

Tout cela était vrai jusqu’au tournant du siècle. Depuis à peine une vingtaine d’années, la réception du message occidental a changé. Et cela, sur tous les continents : en Chine et chez plusieurs de ses voisins, dans une grande partie des pays musulmans, en Russie. La nouveauté est celle-ci : nous trouvons en face de nous, pour la première fois, des cultures extérieures qui s’opposent ouvertement à notre modèle, le récusent par des arguments et légitiment un autre type de société que le nôtre. Autrement dit, elles nient le caractère universel des principes que nous avons voulu apporter au monde et les considèrent éventuellement comme les attendus d’une idéologie. Cette récusation, non pas dans la lettre mais dans son ampleur, est nouvelle. Elle bouleverse la compréhension de l’universalisme dont nous pensons être les détenteurs. Elle change la donne géopolitique. La nature idéologique de la fracture ne fait guère de doute : c’est notre individualisme qui est en cause, avec l’ensemble de son paysage.

Plusieurs observations s’imposent, qui permettent de mieux cerner cette situation inédite. Les pôles culturels en question avancent, pour délégitimer l’Occident, des arguments analogues. Ils nous mettent en cause en tant que culture de l’émancipation et de la liberté, et défendent les uns et les autres les communautés, petites et grandes. On dirait qu’il s’est ouvert en face de l’Occident individualiste un vaste ensemble holiste. Certes, le monde bipolaire de la guerre froide, qui avait laissé place au monde unipolaire d’après la chute du Mur, est devenu multipolaire. Mais avant de voir ici un « conflit des civilisations », il faut d’abord constater l’ampleur du mouvement anti-occidental qui s’exprime partout, et ouvre une nouvelle ère.

Nous nous trouvons devant une rivalité entre deux paradigmes. L’individualisme occidental, libéral et mondialiste, se trouve en face de plusieurs cultures distinctes qui le combattent au nom chaque fois d’une forme d’holisme et d’enracinement. Par ailleurs, les arguments déployés contre l’Occident font écho à ceux que déployaient toujours les adversaires des Lumières et de la modernité occidentale. Par exemple, certains penseurs Chinois d’aujourd’hui stigmatisent la démocratie et défendent le pouvoir autoritaire avec des arguments que l’on trouvait au XIXe siècle chez Joseph de Maistre ou louis de Bonald. Mais il y a plus : l’Occident moderne rencontre aussi son antithèse en interne, aujourd’hui même, chez ses opposants illibéraux, qui s’allient volontiers avec ses adversaires extérieurs (par exemple les alliances d’une certaine droite française avec la Russie de Poutine, ou des pays d’Europe centrale avec la Chine).

L’Occident des Lumières a toujours trouvé en face de lui des contradicteurs, plutôt à l’intérieur de ses frontières. Nous avons devant les yeux rien moins qu’une énième tentative de récusation. Mais elle est puissante et multiple. Du temps où les Occidentaux se distribuaient le monde comme des gangsters se partagent une banlieue, les pays colonisés ne rêvaient guère que de nous ressembler. Une littérature abondante a été écrite sur les heurs et malheurs de l’occidentalisation. Mais aujourd’hui nous nous trouvons devant des volontés affichées de non-occidentalisation, ou de désoccidentalisation. Outre que cette situation impose aux politiques de baisser pavillon, elle oblige les philosophes à s’interroger sur notre statut universel. […]

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