La Russie dans le monde

Cette recension a été publiée dans le numéro d’automne de Politique étrangère
(n° 3/2019)
. Tatiana Kastouéva-Jean, directrice du Centre Russie de l’Ifri, propose une analyse de l’ouvrage dirigé par Anne de Tinguy, La Russie dans le monde (CNRS Éditions, 2019, 282 pages).

Depuis l’annexion de la Crimée, la posture internationale musclée de la Russie a suscité beaucoup d’interrogations sur sa vision du monde. Cet ouvrage retourne le miroir et cherche à comprendre la représentation que se fait désormais le monde extérieur de la Russie et de sa politique. Onze auteurs analysent l’insertion de la Russie dans les espaces économique ou culturel mondiaux et les perceptions de différentes régions géographiques, ou de groupes particuliers comme les diasporas russes à l’étranger.

L’introduction d’Anne de Tinguy et l’ensemble des contributions rendent compte de la complexité et de l’ambivalence de perceptions qui varient non seulement selon les régions et les pays, mais aussi au sein des pays. Elles sont rarement dominées par un facteur unique, et de multiples éléments jouent : histoire, proximité géographique, clivages idéologiques ou générationnels. Ces facteurs aboutissent à la coexistence d’au moins quatre grandes images de la Russie.

Tout d’abord, celle d’un acteur majeur de la scène internationale. Même au Moyen-Orient (Julien Nocetti) où cette image n’a pas toujours été de mise, le revirement est spectaculaire : l’opération syrienne, le rapprochement avec la Turquie et l’Iran, l’opposition à l’Occident, le discours sur le respect de la souveraineté et le rejet de regime change trouvent leur écho favorable.

Aux États-Unis (Simond de Galbert) et en Europe (Laure Delcour), la Russie est aussi et d’abord perçue comme un défi stratégique. Ses actions sont surtout lues à travers le prisme de la violation du droit international et de la menace à la sécurité. Dans certains pays européens, cette lecture est renforcée par une perception de vulnérabilité aggravée par la présence de minorités russes, la dépendance économique, énergétique, ou encore les mouvements migratoires.

La perception de la force que projette la Russie d’aujourd’hui contraste avec sa faible préparation aux défis du XXIe siècle. Sa puissance économique (Julien Vercueil) et son niveau technologique sont en décalage par rapport à ses ambitions de leadership mondial. En dépit de son rapprochement des pays de l’Asie du Nord-Est (Céline Marangé), la Russie peine à convaincre les investisseurs, qui la voient comme un pays « risqué et peu fiable ». L’insertion dans l’espace culturel global reste ambivalente (Olga Belova) : la Russie est toujours une référence pour les œuvres classiques, mais a du mal à se renouveler dans les créations contemporaines.

Enfin, pour beaucoup, la Russie n’est qu’une référence parmi d’autres. Jusque dans l’espace postsoviétique (Bayram Balci et Emmanuelle Armandon), elle est concurrencée par l’Union européenne ou la Chine. « Le monde russe » (Olga Bronnikova et Katerina Kesa) hors frontières nationales est loin d’être monolithique, homogène, et de plus en plus traversé de clivages politiques.

La richesse et la clarté de l’ouvrage font qu’il figure parmi les recommandations de l’Encyclopédie pour une histoire nouvelle de l’Europe en ligne, au nombre des cinq références pour l’enseignement géopolitique dans les collèges et lycées. Il ouvre un vaste champ de recherches, qui pourrait être encore enrichi des perceptions de la Russie dans d’autres zones (Afrique et Amérique latine seraient particulièrement intéressantes à explorer), ou d’autres milieux (conservateurs, extrême droite ou extrême gauche dans les pays occidentaux).

Tatiana Kastouéva-Jean

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